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Seules les entreprises nouvelles créent des emplois


lundi 24 février 2014, par Bernard Zimmern, Irina Kalmykova, Nathalie Droal

Une étude célèbre de la Kauffman Foundation de juillet 2010 avait montré qu’en moyenne, sur la période s’étendant sur 30 ans et, notamment, de 1997 à 2005, les entreprises existantes perdaient des emplois, les quelques années d’euphorie étant suivies par des crises et des pertes importantes de personnel. C’est seulement grâce aux entreprises nouvellement créées que l’emploi total a pu croître aux USA en créant en moyenne 3 millions d’emplois bruts par an soit 90 millions d’emplois bruts sur 30 ans et permettre une expansion de la population totale américaine d’une centaine de million tout en conservant le plein emploi.

Cette étude avait été possible parce que le Census Bureau conserve l’histoire individuelle de chaque entreprise (séries longitudinales) depuis plus de 25 ans ce qui a permis de vérifier que chaque génération existante d’entreprises perdait en moyenne des emplois sur la période.

L’absence de séries longitudinales en Europe sur une aussi longue période ne nous a pas permis de tels calculs. Nous avons pu cependant vérifier que le « modèle » Kauffman : « les entreprises existantes perdent des emplois, seules les nouvelles en gagnent » se vérifiait, sauf en Allemagne, en utilisant les statistiques annuelles des emplois salariés et en retirant les nouveaux emplois créés pour calculer la variation d’emplois dans les entreprises existantes. Ainsi seule l’arrivée de nouvelles entreprises permet que le solde de créations d’emplois soit positif dans une économie. Or, la création d’emplois par les entreprises nouvelles est exceptionnellement faible en France. En pourcentage du stock d’emploi, elle est trois à quatre fois plus faible en France qu’au Royaume-Uni ou États-Unis.

Périmètre de l’étude

Quatre pays sont étudiés ici : la France et trois pays occidentaux aux performances économiques meilleures ou comparables : le Royaume-Uni, l’Allemagne et les États-Unis. Pour ces quatre pays, il s’agit de regarder les variations de l’emploi marchand salarié. Par défaut, quand nous parlons ici d’emploi ou même de pourcentage de l’emploi total, il s’agit toujours de l’emploi marchand salarié.

Selon le pays, le périmètre est plus ou moins exhaustif (avec ou sans certains secteurs mineurs du secteur marchand, voir précisions ci-dessous). Les données regardées sont les créations d’emplois salariés par les entreprises nouvelles et la variation du stock total d’emploi salarié marchand. On obtient par soustraction la variation d’emplois salariés dans les entreprises existantes.

Pour chaque pays, nous avons livré ici les données pour l’ensemble de la période où elles étaient disponibles, des périodes plus ou moins longues selon les pays. La période 2005-2009 est néanmoins connue pour tous les pays.

L’emploi marchand indépendant n’est donc pas pris en compte dans l’analyse, car ses flux entrants et sortants sont inconnus et l’évolution de l’emploi marchand dans son ensemble est liée essentiellement aux évolutions de l’emploi salarié.

Sources de l’étude et période d’analyse

États-Unis
Les données sur les États-Unis proviennent directement de la Business Dynamics Statistics, publiée par le Census Bureau, organisme statistique sous la tutelle du ministère américain du commerce. Cette base est elle même issue de la Longitudinal Business Database, base de données confidentielle seulement accessible aux chercheurs agréés, qui suit une à une les entreprises dans le temps. Ces données concernent l’ensemble du secteur marchand, qui est défini par les secteurs suivants : fabrication, construction, services agricoles, pêche et forêt, transports et services publics, commerce de gros et de détail, finance, assurance et immobilier, services. Les services à la personne, ainsi que la production agricole et les chemins de fer ne sont pas inclus dans cette base.

Royaume-Uni
Les données sont issues d’une étude de la Aston University, qui exploite les données ONS Business Structure Database (BSD). Le « secteur privé » est défini ici comme incluant les secteurs d’activité suivants : fabrication, sociétés de services publics, construction, vente de gros et de détails, hôtels et restaurants, transports, stockage et communication, finance, immobilier et autres services d’affaires, autres activités de service social ou à la personne [1].

France
A notre connaissance, l’INSEE ne donne pas annuellement le nombre d’emplois créés par les entreprises nouvelles. Elle donne en revanche le nombre d’entreprises créées pour chaque classe d’effectif (1 à 2 salariés, 3 à 5, etc.) Or, la distribution d’emploi au sein d’une catégorie suit presque toujours une loi de Pareto (loi des 80-20). C’est de cette manière que a été estimé le nombre d’emplois créés annuellement par les entreprises nouvelles. L’INSEE publie également une base de données sur l’évolution de l’emploi salarié marchand. Pour l’ensemble de ces données il s’agit du secteur marchand salarié hors agriculture. L’INSEE définit les biens et services marchands comme étant « destinés normalement à être vendus sur le marché à un prix calculé pour couvrir leur coût de production. Sont marchands tous les biens et services produits par les branches d’activité marchande, tous les biens et services importés à l’exception de ceux qui sont achetés directement à l’extérieur par les administrations publiques dans le cadre de leurs opérations courantes et par les ménages, et la partie de la production des branches non marchandes des administrations publiques et des institutions privées sans but lucratif au service des ménages ».

Allemagne
Les données 2005-2011 proviennent de Destatis, qui donne le nombre de salariés pour toutes les entreprises existantes et nouvellement créées, calculé à partir des cotisations de sécurité sociale (sozialversicherungspflichtig Beschäftigte). La classification des secteurs marchands a été légèrement modifiée en 2008, c’est pourquoi il s’agit en fait de deux séries : les données 2005-2007 sont définies dans la base WZ2003 et les données 2008-2001 dans la base WZ2008. L’évolution est cependant suffisamment stable sur Destatis pour considérer que les deux séries sont comparables. Le secteur marchand est défini ici comme celui de la fabrication et des services (Produzierendes Gewerbe und Dienstleistungsbereich).

Le rôle crucial des entreprises nouvelles, un fait connu depuis longtemps aux États-Unis

La Kauffman Foundation est un organisme philanthropique spécialiste de la création d’entreprise et de l’entrepreneuriat. Une observation des entreprises de près de 30 ans montre que chaque année, sur un stock global d’environ 110 millions d’emplois, les entreprises nouvelles créent près de trois millions d’emplois salariés aux États-Unis, quand les entreprises existantes en détruisent en moyenne pas loin de deux millions annuellement. Il s’agit cependant d’une moyenne, les valeurs accusant de très fortes variations. Ainsi, on voit ci-dessous qu’en 1984, les entreprises existantes ont créé près de 2 millions d’emplois (qui s’ajoutent bien aux 3 millions créés par les entreprises nouvelles) mais qu’elles en ont par contre détruit 5 millions en 2002.

On voit que les emplois créés par les entreprises nouvelles sont relativement stables dans le temps et nous verrons plus loin que cette stabilité se constate dans tous les pays, même si les taux en pourcentage du stock d’emplois existants sont différents. A l’inverse les créations et destructions d’emplois dans les entreprises existantes varient fortement avec la conjoncture, ceci est également valable quel que soit le pays.

Actualisation des données pour les États-Unis

La construction du graphique pour une période plus récente montre que le phénomène n’a pas changé. La crise de 2008 a été très fortement destructrice d’emplois, tout en laissant la création d’emplois salariés par les entreprises nouvelles quasi-inchangée. D’après la Kauffman Foundation, sa légère baisse serait due notamment à une évolution dans le profil des entrepreneurs : ils s’orientent davantage dans les métiers financiers de spéculation et sont de ce fait moins créateurs d’emplois que les entrepreneurs traditionnels.

Nous avons reproduit ci-dessous la variation d’emplois en valeur absolue dans le premier graphique et en pourcentage du stock d’emplois marchands salariés dans le deuxième graphique. Les emplois créés par les entreprises nouvelles représentent ainsi entre 2% et 3% du total des emplois salariés marchands (soit 2,7% en moyenne).

Royaume-Uni

Le cas du Royaume-Uni se distingue légèrement du cas des États-Unis. Sur quasiment la même période que la période américaine considérée ci-dessus, les entreprises britanniques n’ont jamais été créatrices nettes d’emplois en tant que catégorie. On observe par ailleurs une plus forte « turbulence » qu’aux États-Unis. On voit ainsi sur le deuxième graphique que les entreprises britanniques nouvelles créent en moyenne 5% du stock d’emplois salariés marchands et les entreprises existantes en détruisent 4%, contre 2,7% de créations et 1,6% de destructions pour les États-Unis sur quasiment la même période (respectivement 1997-2009 et 1997-2011).

France

En termes de tendance générale, le cas de la France ressemble davantage à celui des États-Unis. Les entreprises existantes y sont tour à tour créatrices nettes et destructrices nettes d’emplois. En moyenne cependant sur la période de 10 ans de 2003 à 2012, elles sont nettement destructrices d’emplois, perdant en moyenne 0,6% du stock d’emplois quand les entreprises nouvelles en créent en moyenne 0,6%. On voit également ici que les taux de créations et de destructions sont extraordinairement faibles pour la France comparés aux États-Unis et Royaume-Uni, qui avoisinent sur la période comparable des taux de « turbulence » (créations et destructions) non pas de 0,6% mais d’environ 2% et 4% respectivement.

La comparaison France - Royaume-Uni de la portion 2004-2008 peut nous amener à émettre deux hypothèses :

  • La France ajuste ses effectifs en embauchant plus en période prospère, tandis que le Royaume-Uni ajuste ses effectifs en licenciant moins en période prospère.
  • La France est beaucoup plus frileuse : elle attend avant d’embaucher et à l’inverse ajuste en avance ses effectifs quand elle sent venir des difficultés économiques. Cela s’expliquerait notamment par un autofinancement des entreprises française 40% plus faible que celui des entreprises britanniques, associé à un coût de l’embauche tout comme du licenciement bien plus élevé.

Allemagne

Comparée aux trois autres pays, l’Allemagne semble être un cas à part. Tout comme dans les trois autres pays, ses entreprises nouvelles produisent un flux assez stable de nouveaux emplois, représentant en moyenne 0,7% du stock. En revanche, contrairement aux trois autres pays, ses entreprises existantes sont en moyenne créatrices d’emplois, en moyenne +1,0% annuel sur la période 2005-2011.

Comparaison entre les différents pays en moyenne annuelle de créations et destructions

Les données ci-dessous comparent directement dans un même tableau les moyennes de créations et destructions dans les 4 pays :

  • sur la période comparable 2005-2009,
  • sur les périodes disponibles pour chaque pays.

On y voit à nouveau que quel que soit la période considérée, les entreprises existantes sont en moyenne créatrices d’emplois en Allemagne, à la différence des trois autres pays.

Pourquoi l’Allemagne est-elle un cas à part ?

L’examen des taux de croissances sur la période comparable 2005-2009 montre une croissance plus forte en Allemagne qu’aux États-Unis ou au Royaume-Uni sur certaines années mais plus faible sur d’autres et ne permet donc pas de conclure que c’est le taux de croissance en lui-même qui influence cette caractéristique mais qu’elle est structurelle en Allemagne.

Nous pouvons seulement émettre l’hypothèse que l’Allemagne ajuste par l’embauche plutôt que par les licenciements, embauchant en période prospère, n’embauchant pas en période de crise, à la différence des pays anglo-saxons qui ajusteraient davantage par le licenciement.

Discussion

Vérification des ordres de grandeurs entre les pays

Nous avons voulu faire cette étude sur la période la plus longue possible c’est pourquoi nous avons utilisé les sources de données d’origine nationale. Depuis 2 ans cependant, Eurostat publie les statistiques de créations d’emplois par les nouvelles entreprises pour les trois pays. Le champ est différent des champs précédemment utilisés, ce qui explique des chiffres différents, mais ils confirment les ratios très faibles de la France en termes de créations d’emplois salariés par les entreprises nouvelles. Les entreprises nouvellement créées en Allemagne créent deux fois plus d’emplois salariés qu’en France, les entreprises nouvellement créées au Royaume-Uni en créent 5 fois plus.

Discussion sur la taille des entreprises créées

Pour être une entreprise employeuse et donc figurer dans les tableaux ci-dessus, il suffit d’avoir un salarié. En France cependant, la décision d’embauche est une décision lourde de conséquence, à l’inverse du Royaume-Uni par exemple où il est plus facile de licencier et où les charges sociales sont bien moins lourdes. Il serait donc bien plus facile au Royaume-Uni de figurer dans la partie « entreprise employeuse », il suffit de prendre une secrétaire à mi-temps. A l’inverse, pour les entreprises de plus de 10 salariés, il peut exister un biais : comment être sur que les entreprises en question sont bien des entreprises ex-nihilo et non pas des apports salariés d’entreprises existantes qui créent une entreprise commune ?

Cependant les chiffres pour les créations dans la catégorie d’entreprise 5-9 salariés permet de montrer que la meilleure dynamique de création en Allemagne et au Royaume-Uni est indépendante de ces facteurs. On retrouve un facteur d’environ 2,5 pour l’Allemagne et d’environ 6,5 pour le Royaume-Uni en termes d’emplois salariés créés par les entreprises nouvelles, des ordres de grandeur similaires à ceux trouvés précédemment. Les données sont aussi issues d’Eurostat.

L’emploi indépendant

Toutes les données de cette étude concernent les emplois marchands salariés. Cependant nous avons vérifié que les résultats de l’étude ne sont pas remis en cause par une évolution particulière de l’emploi indépendant. Sur la période disponible pour chaque pays nous avons vérifié que l’emploi indépendant/non salarié a peu évolué pour chacun des quatre pays :

  • Aux États-Unis, sur la période étudiée 1997 -2011, l’emploi indépendant a diminué : il est passé de 10,5 millions à 9,8 millions (2009).
  • Au Royaume-Uni sur la période étudiée 1997-2009, l’emploi non salarié marchand n’a augmenté que de 300 000 sur 13 ans, passant de 3,4 millions à 3,7 millions d’après les données ONS.
  • En France, sur la période étudiée 2003-2012 l’emploi non salarié d’après les données prévisionnelles INSEE n’a augmenté que de 315 000, et même de 185 000 seulement si l’on exclut l’emploi dans le tertiaire non marchand.
  • En Allemagne, l’emploi indépendant est passé de 4,1 millions en 2005 à 4,4 millions en 2011, soit une augmentation de 300 000 sur la période étudiée.

Notes

[1The "private sector" is defined here to include the following industrial sectors (SIC2003) : Manufacturing (D) ; Utilities (E) ; Construction (F) ; Wholesale & Retail trade (G) ; Hotels & restaurants (H) ; Transport, storage & Communication (I) ; Finance (J) ; Real estate, renting & other business services (K) ; Other community, social & personal service activities (O).



 
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