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Ré-industrialisation de la France (suite) : l’exemple de la Suisse

L’économie française depuis des années est dans une situation très difficile : tous les indicateurs sont au rouge et le pays recourt chaque année à la dette pour faire tourner sa machine économique. Il semblerait bien que nos gouvernants ne sachent pas comment s‘y prendre pour redresser la situation et, curieusement, ce problème n’a pas été abordé par les candidats lors de la dernière campagne présidentielle. Et voilà qu’à présent on entre dans une période très trouble du fait des bouleversements amenés par la guerre en Ukraine, ce qui ne va rien arranger : les prix de l’énergie ont été multipliés par trois ou par quatre, et l’inflation fait à nouveau son apparition mettant nos gouvernants dans le plus grand embarras. Emmanuel Macron dresse des boucliers tarifaires, et distribue des chèques un peu partout pour protéger la population et nos entreprises, et le budget présenté a l’Assemblée nationale pour 2023 se soldera à nouveau par un très important déficit.

(Article paru sur Contrepoints le 3 Novembre 2022)

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De vaines recherches d’explication

Le problème, pour notre pays, est de savoir comment redresser la barre ? Il faut bien voir que la France est à la traine, comme le montrent les comparaisons avec les autres pays de l’Union Européenne : nous nous situons maintenant en onzième position seulement en matière de PIB par tête, un PIB/ tête qui est 30 % inférieur à celui de la Suède, et moins de la moitié de celui de la Suisse.

PIB per capita (US$)

Les penseurs libéraux nous disent qu’il faut baisser les impôts , et, effectivement, la France est le pays où la pression fiscale est extrêmement élevée, comme le montre le tableau ci-dessous :

Les prélèvements obligatoires (En % du PIB)
Danemark 48,0 %
France 47,5 %
Allemagne 41,5 %
UE (27) 41,3 %
Pays Bas 40,0 %
Espagne 37,5 %
Source : INSEE 2020

Mais la pression fiscale n’explique pas tout : le Danemark qui a une pression fiscale égale à la notre n’est pas dans notre situation, au plan économique. Un élément qui est certain c’est que la France est le pays où les personnes travaillent le moins, comme l’a montré l’OCDE qui a pris le soin de ramener le nombre total des heures travaillées au nombre des habitants. On a ainsi le tableau suivant :

Nombre d’heures travaillées/ personne (moyenne annuelle)
France 630 h
Espagne 697 h
Allemagne 722 h
Grande Bretagne 808 h
Suisse 943 h
Corée 1.000 h
Source OCDE

L’OCDE, qui s’inquiète de notre situation, nous fait noter que sur chaque actif repose le revenu d’un jeune et d’un senior. Rexecode, de son coté, donne le nombre d’heures travaillées chaque année par les salariés à temps plein, en Europe : 1.680 heures, en 2020, dans le cas de la France, contre une moyenne européenne de 1846 heures, et plus de 2.000 heures dans les pays de l’Est de l’UE. Aussi, Emmanuel Macron, avant la crise sanitaire, avait il fait de la nécessité d’augmenter le temps de travail des Français l’un des axes de ses réformes, et il revient constamment sur la nécessité de corriger cette anomalie française.
Autre anomalie française : un taux d’emploi de la population particulièrement faible :

Taux d’emploi en 2018
Suède 82,6 %
Suisse 82,5 %
Allemagne 79,9 %
Pays Bas 79,2 %
France 71,8 %
Italie 63,0 %
Source : OCDE

On a donc en France une trop grande partie de la population qui est en dehors de la vie professionnelle, ce qui ressortait également du tableau précédent.

La véritable solution

Curieusement, nos gouvernants n’ont pas cherché à comprendre comment des pays qui ont des niveaux de PIB/tête bien supérieurs au notre sont parvenus à ce résultat, et les économistes n’ont pas, non plus, de leur coté, beaucoup contribué à les aider dans cette recherche.

Nous allons, à grand traits, examiner le cas de la Suisse qui est en Europe le pays qui a le plus haut niveau de PIB par habitant, le Luxembourg mis a part. La Suisse est un pays qui a une économie libérale, elle n’a pas voulu s’incorporer dans ce qui est aujourd’hui l’Union Européenne afin de conserver toute sa liberté d’action, et elle a sa propre monnaie : le franc suisse. Que constate –t- on ? La monnaie Suisse est très forte, la balance commerciale du pays est constamment excédentaire, le pays est très peu endetté, et le taux de chômage est le plus faible d’Europe :

Taux de chômage (janvier 2022)
Italie 8,8 %
France 7,0 %
Pays Bas 3,6 %
Allemagne 3,1 %
Tchéquie 2,2 %
Suisse 2,0 %

La Suisse manque de main d’œuvre, et chaque jour se précipitent pour travailler dans la confédération helvétique des milliers de travailleurs frontaliers. On ne peut que s’interroger : à quoi donc sont dues ces excellentes performances de notre voisin ?

Le premier constat que l’on peut faire, et c’est l’Institut des Libertés qui a eu le mérite de mettre en évidence le phénomène, c’est qu’il y a un parallélisme très étroit, dans ce pays, entre l’évolution de la production industrielle et celle du PIB , comme le montre le graphique ci-dessous :

Graphique Suisse : Production industrielle et PIB

base 100 en 1980

On en vient donc à devoir examiner la corrélation pouvant exister, dans différents pays, entre leur production industrielle et leur PIB per capita. L’industrie, comme le montre le graphique précédent, joue un rôle clé dans la création de richesse, et ce phénomène est finalement aisé à mettre en évidence en examinant l’importance de la production industrielle dans différents pays, une importance qui est très variable. C’est ce que montre le graphique ci-dessous où il est pris, en abscisses, pour variable explicative, la production industrielle des pays calculée par habitant (et non pas, comme le font habituellement les économistes, en pourcentages des PIB) et, en ordonnées, les PIB/capita de ces pays. Pour ce qui est des données sur la production industrielle, il s’agit des informations fournies par la BIRD qui inclut la construction dans l’industrie, les productions industrielles étant mesurées, ici, en valeur ajoutée selon les données des comptabilités nationales des pays.

Corrélation production industrielle par habitant et PIB/capita

On voit sur ce graphique que la France avec une production industrielle faible de 6.432 US$ par habitant a un PIB/capita de seulement 39.030 US$ ; l’Allemagne avec un ratio bien meilleur de 12.279 US$ a un PIB/capita de 46.208 US$, et la Suisse, avec un chiffre record de 22.209 dollars, en est à un Pib /capita de 87.097 dollars, le plus fort d’Europe.

Il devient alors aisé de comprendre d’où viennent les difficultés de notre économie. Dans notre pays, les effectifs de notre secteur industriel ont fondu, passant de 6,5 millions de personnes à la fin des trente glorieuses à seulement 2,7 millions, aujourd’hui, et la contribution de notre secteur industriel à la formation du PIB n’est plus que de 10,0 %, alors que dans des pays où l’économie est prospère et bien équilibrée, comme c’est le cas de l’Allemagne ou de la Suisse, on en est à des ratios de 23 % ou 24 % . Et la France est le pays le plus désindustrialisé d’Europe, la Grèce mise à part. C’est, en fait, un pays sinistré, mais qui ne le sait pas. Du fait du recul de la production industrielle dans la formation du PIB, le pays s’est appauvri. L’Etat s’est donc trouvé obligé d’accroitre chaque année ses dépenses sociales, d’où une augmentation régulière des dépenses publiques. Et cela a conduit inévitablement à des prélèvements obligatoires de plus en plus élevés, et, ceux-ci n’étant jamais suffisants, un recours régulier à l’endettement au point que la dette extérieure du pays en est arrivée à être supérieure au PIB. On en est donc là, actuellement : le pays se trouve enfermé dans une spirale déclinante, et il s’endette un peu plus chaque année.

Nos dirigeants viennent seulement de découvrir, avec la crise du Covid-19, les graves inconvénients de la très forte désindustrialisation du pays, mais encore n’ ont-ils vu que le problème de la sécurité de nos approvisionnements, omettant de voir celui de l’appauvrissement du pays. Aussi, Emmanuel Macron vient- il de lancer, pour tenter de réindustrialiser le pays, le plan « France 2030 », un plan pour faire naitre de nouveaux champions industriels, mais la tâche va être particulièrement longue et ardue, bien plus que nos dirigeants ne l’imaginent. Notre président fait de gros efforts pour attirer des investissements étrangers et il a lancé le programme « Choose France » pour les attirer, donnant beaucoup d’ailleurs de sa personne pour convaincre les investisseurs étrangers..

Comment fonctionne l’économie suisse ?

Nous nous bornerons, ici, à quelques éléments essentiels : tout d’abord en rappelant qu’à la différence de notre pays, la Suisse est un pays à économie libérale où il est pratiqué un système de démocratie directe. Dans ce pays l’initiative populaire est un droit et les historiens nous disent que les Suisses ont été appelés aux urnes 321 fois depuis 1848. Les citoyens proposent des mesures qui sont soumises au vote de la population, ce que les Suisses appellent des « votations populaires ».

Le climat social

Le climat social est excellent, en Suisse, et il n’y a jamais de grève, comme le montre le tableau ci-dessous :

Jours de grève/an pour 1.000 salariés (secteur privé)
France 114
Belgique 91
Espagne 54
Grande Bretagne 19
Allemagne 6
Suisse 1
Source : Fondation Hans-Böckler

Cette paix sociale est très précieuse pour le bon fonctionnement de l’économie. Elle est le résultat d’une convention passée en 1937 entre les syndicats et le patronat qui sont convenus de régler leurs conflits par des négociations et non pas par des grèves, et cet accord est devenu un élément de l’identité suisse. On est donc très loin de la situation française où la Charte d’Amiens a, jusqu’a une période récente, constitué l’ ADN du syndicalisme français : un syndicalisme révolutionnaire qui prône la lutte des classes et qui a pour arme la grève générale.

Le droit du travail

Le droit du travail en Suisse est extrêmement libéral : le code du travail ne contient qu’une trentaine de pages. L ’Etat ne fixe que quelques règles qui constituent un cadre général, alors qu’en France l’Etat s’immisce dans le dialogue social, un dialogue à trois, ce qui n’est pas le cas en Suisse. Ainsi un employé peut être licencié sans que le motif lui en soit indiqué, ce qui permet d’avoir beaucoup de souplesse dans la gestion des entreprises. La loi prévoit simplement des délais de préavis : un mois la première année, deux mois pour des anciennetés de 2 à 9 ans, et trois mois, ensuite. Et il n’y a pas généralement d’indemnités de licenciement. La loi du travail (Ltr) indique que les durées de travail peuvent aller de 45 à 50 heures par semaine, et elle fixe une obligation de quatre semaines de vacances annuelles pour les salariés. Il existe des conventions collectives, assez nombreuses, qui régissent les conditions de travail selon le secteur d’activité en accordant des avantages supérieurs aux dispositions légales, mais en dehors de ces conventions collectives ce sont les lois normales du travail qui s’appliquent, en respectant des règles fixées par le « code des obligations » (CO).

La fiscalité

La Suisse figure parmi les pays où la fiscalité des entreprises sur le plan international est la plus basse : les règles sont assez complexes et PwC nous indique que les impôts sur les sociétés varient entre 12% et 24 %, la moyenne se situant à 14,9 %. Il y a différents niveaux : communal, cantonal, et national.

Les cotisations salariales

Une étude comparative avec la France, disponible sur le Blog David Talerman, indique les chiffres suivants :

France Suisse
Charges patronales 42,0 % 28,9 %
Charges salariales 22,0 % 14,7 %

Le coût du travail

Compte tenu du niveau des salaires, le coût du travail en Suisse est extrêmement élevé. En 2018, l’Office fédéral des statistiques donnait comme coût horaire le chiffre de 69,90 francs suisses, ce qui en fait l’un des plus chers d’ Europe. Cela nécessite que les entreprises industrielles soient positionnées sur des activités à très forte valeur ajoutée : une industrie pharmaceutique nourrie constamment par des innovations, une électronique de pointe, la mécanique fine, l’horlogerie de luxe, etc….

Que retenir de l’expérience suisse ?

La France n’est certes pas la Suisse : la sociologie n’est pas la même, et les histoires de nos sociétés sont très différentes. On peut néanmoins tirer de l’expérience suisse plusieurs éléments utiles.

Le premier point à retenir est la place que tient l’industrie dans l’économie : la production industrielle par habitant est le triple de la notre : il faut donc reconstituer rapidement un secteur industriel de haut niveau et compétitif, et la Suisse nous montre que le coût du travail n’est pas nécessairement un élément rédhibitoire. Il faudrait se situer, en matière de production industrielle par habitant, au niveau de l’Allemagne, cad le double de la valeur actuelle.
Le second point est le droit du travail : il est, en Suisse, constitué par quelques règles très simples, et les entreprises ne se trouvent donc pas étouffées par une réglementation paralysante et coûteuse. Mais la France est elle capable de procéder à une profonde réforme de sa législation du travail ? Déjà, en 2004, le Medef demandait que le code du travail ne constitue plus une entrave à l’embauche.
Troisième point : la durée du travail : on en est, en Suisse à des durées du travail allant jusqu’à 50 heures par semaine, et depuis 1948 l’âge de départ à la retraite y est fixé à 65 ans. Nous avons montré, plus haut, que le temps de travail moyen annuel est de 943h, en Suisse, et de seulement 630 heures en France.
Quatrième point : le climat social. Il est évidemment difficile de changer l’état d’esprit des syndicats : mais il faudrait obtenir qu’ils cessent de lancer des grèves dans le secteur industriel tant que celui-ci ne se trouvera pas reconstitué.
Cinquième point : reporter davantage sur le public le coût de fonctionnement des systèmes de santé et de retraites. En Suisse les entreprises ne sont pas impliquées dans le financement de ces systèmes ce qui allège leurs charges : il conviendrait donc d’aller vers des systèmes d’assurances privées et de financement par capitalisation.

L’IREF, dans un article daté du 30 mars 2021 intitulé « La Suisse : modèle libéral et efficace aux portes de la France »[1] nous parle d’ « une population éduquée et d’une industrie de pointe ». La dette fédérale ne représente que 25,8 % du PIB, et le pays vient en tête dans les comparaisons internationales pour la qualité de vie : numéro un dans le classement de la base de données Numbeo, et numéro deux pour la société d’assurance Aesio -Mutuelle, la France venant au 29e rang dans le premier cas et entre le 20 e et le 30e rang dans l’autre, selon les critères.

Rappelons ce qu’avait déclaré le Président de la confédération, Didier Burkhalter, lors d’une manifestation publique organisée par le district de Zurich, le 17 janvier 2014 : « La Suisse est une puissance économique à forte capacité d’innovation. Elle constitue la septième économie d’Europe, ce qui est proprement incroyable pour un pays de huit million d’habitants. La Suisse est un modèle de réussite dont nous pouvons être fiers ».

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Vos réactions à cet article (4) :

Ré-industrialisation de la France (suite) : l’exemple de la Suisse et de l’Irlande

le 9 novembre, 12:10 par Molimard

Encore une fois, je souhaiterais rajouter l’exemple de l’Irlande à celui de la Suisse : dans cet article que, bien entendu, je trouve très intéressant, vous indiquez que la Suisse à le plus fort PIB / habitant d’Europe, mis à part le Luxembourg ?! Or, je suis allé revérifier et l’Irlande est bien devant la Suisse, sachant que cette même Irlande est partie de quasi rien dans les années 80 et que le tigre celtique est issu d’une génétique d’haplogroupe tout aussi libéral que celle de la Suisse. Je ne souhaite pas faire ombrage à votre bel article, mais très humblement compléter votre "thèse" en ajoutant que lors de la "trop nécessaire réindustrialisation", nous ne verrons plus (malheureusement, je viens de ces métiers, sniff !...)revenir les énormes industries sidérurgiques, minières ou même mécaniques, mais que des assemblages sophistiqués (...et assemblés par ordinateurs, comme le font déjà nos amis suisses et irlandais, quasiment sans frais de main d’oeuvre directe)pourront encore être développés, recherchés et améliorés en Occident, est ce que je me trompe ???!...


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