La Démographie des Entreprises portée par des chefs d’entreprise

IRDEME EPLF


Pénurie de main d’œuvre et hausse des bas salaires,
réflexions après une petite enquête

La période électorale fait fleurir de tous côtés les propositions politiques de hausse des bas salaires. Propositions censées aussi remédier à la question très actuelle de la pénurie de main d’œuvre rencontrée par les entreprises. Et comme le politique ne sait qu’établir des règles uniformes et universelles, ces propositions se résument à la hausse du smic. C’est pour nous une erreur démagogique, opinion dans laquelle nous sommes confortés par la petite enquête à laquelle nous nous sommes livrés.

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Une enquête, petite mais probablement significative

Nous sommes dans le bassin d’emploi de Saint Malo (agglomération de 84.000 habitants), lieu touristique et aussi très fourni en résidences secondaires de Rennais et Parisiens.

  Il y a cinq ans, le tenancier du café d’une commune mitoyenne, couple âgé sur le point de prendre sa retraite : « veulent rien foutre, les jeunes…il faut tenir à 2, ma femme et moi, 6/7 jours sur 7 ». Ils ont réussi à vendre leur fonds à un couple jeune, mais toujours pas d’employé. Vivent sur le tabac, le bar et la télé qui diffuse les courses…
  Il y a 3 ans, un restaurant très bien placé, excellent rapport qualité-prix, lui aux fourneaux, elle en salle, qui se plaint amèrement de ne trouver aucun employé saisonnier malgré des annonces passées partout, et ajoute que c’est le même problème pour tous les restaurateurs de la région. En cause les horaires de travail : « il faut travailler le dimanche ? Désolé, suis pas intéressé ».
  En ce moment, le jardinier. Solide gaillard de 35 ans, a repris l’affaire de son père, croule sous le travail (comme ses autres collègues), 2 employés. Mais pourquoi n’embauchez-vous pas, lui dis-je ? Ne m’en parlez pas, ils ne veulent pas travailler, le font mal, trouvent que c’est trop dur, je suis obligé de leur apprendre le travail et après ils partent…
  Il y a quelques jours, un modeste restaurant, excellent rapport qualité-prix mais assez mal placé. Encore une fois le patron aux fourneaux, une employée en CDI, qui explique que la pandémie a été évidemment très néfaste, mais que depuis ils cherchent du personnel. Mais vous ne payez pas assez ? lui dis-je. Ce n’est pas le problème, répond-il, c’est la même chose partout et dans tous les métiers. Vrai ?
  Le grand hôtel-restaurant chic de la station balnéaire d’à côté, ouvert l’année dernière, filiale d’un très grand groupe. Pour Parisiens, assez cher (mais ce n’est pas Saint-Trop !). Obligé de fermer plusieurs jours cet été faute de personnel. Paye-t-il mal ? J’en doute cette fois…
  Il y a quelques jours aussi, petit restaurant pour locaux très modeste mais très bien coté qualité-prix, qui sont effectivement très bas. Lui aux fourneaux, elle en salle, plein de monde au déjeuner (les gens du coin), ne parviennent pas à trouver de personnel. Pas de CDD, lui dis-je ? Mais je cherche des apprentis, parce que les autres, c’est trop cher et cela m’obligerait à augmenter mes prix et je perdrais mes clients ! Voilà qui est intéressant : l’ apprentissage vu comme moyen de diminuer les charges (c’est l’Etat qui paye la différence), et la tyrannie des prix.
  Christine (prénom changé) est mère famille, fille de paysans n’ayant pas pu faire d’études. Elle travaille depuis 25 ans, au bas de l’échelle des salaires, dans une maison de retraite et côtoie un très grand nombre de jeunes en travail intermittent. Je lui pose la question : le chômage est-il une préoccupation dans la région ? Non, répond-elle. Un bref silence, puis, sur un ton de colère froide, « ils ne veulent pas travailler », sont en CDD pour quelques jours, semaines ou mois, puis disparaissent. Ils se plaignent d’un travail trop dur, avec des horaires qui ne leur conviennent pas (Christine travaille jusqu’à 12 heures par jour). Une d’elles, moins de trente ans, un enfant, un « compagnon » ajoute-t-elle ( !), lui demande depuis combien de temps elle travaille dans l’établissement : « 25 ans ! je ne pourrais jamais »…Je fais remarquer qu’il faut bien qu’ils trouvent de l’argent pour vivre : « On leur donne tout », éclate-t-elle, « ils connaissent les lois, jouent avec, les dons aux ménages monoparentaux, le RSA, le chômage, les restos du cœur etc…Christine est manifestement écoeurée. Sans aucun doute, son ascendance paysanne y est pour beaucoup.
  Nous sommes cette fois dans un restaurant à Auxerre (Yonne). Sur la carte, le menu est effacé avec la mention suivante : « pas de menu, manque de personnel ». Le service est encore assuré par un couple. Elle me dit qu’elle a pris la semaine dernière une jeune fille pour un CDD d’une semaine, week-end compris. « Elle est venue les quatre premiers jours, et a ensuite disparu sans prévenir, et n’a pas réapparu depuis, même pour prendre sa paye ! ».

Données sur le chômage

Selon les données INSEE du premier trimestre 2021, la performance du bassin d’emploi de Saint Malo est jugée « très bonne », dans le premier tiers des bassins français, avec un taux de chômage de 6,90%, en baisse constante depuis 2015. L’Ille et Vilaine dans son ensemble est très bien classée, le taux de chômage du bassin de Rennes étant de 6,3%, et le bassin de Vitré se situant au huitième rang national avec un taux de 4,4%. Rappelons qu’au sens de l’OIT le taux de chômage frictionnel incompressible est de 5%, donc assez proche de celui de l’Ille et Vilaine.

Que conclure ?

Cette petite enquête n’a évidemment aucune prétention statistique, elle est le résultat de questions posées au hasard. Elle n’en est pas moins frappante, d’autant plus qu’elle est le fruit du hasard et de la spontanéité des personnes interrogées. Cette question de la pénurie de main d’œuvre est actuellement l’objet de discours sans fin, avec des réponses totalement biaisées par des prises de position politiciennes. Essayons d’y voir plus clair.
Bien sûr il y a le problème de la formation pour les emplois qualifiés. Mais, comme on a pu le remarquer, nous sommes dans ces huit exemples, à l’exception à la limite de celui du jardinage, dans le domaine du travail non qualifié et nous nous en tenons à la question de savoir comment amener au travail les jeunes non qualifiés et ceux appelés NEET par les anglo-saxons (ni en emploi, ni en éducation, ni en formation). Plus précisément, puisque le sujet revient sur le dessus de la pile dans cette période électorale, le défaut d’attractivité du travail, une des causes du phénomène, est-il susceptible d’être notablement réduit par une hausse des bas salaires, à laquelle appellent de façon générale les candidats de tous bords politiques, Valérie Pécresse incluse (partisane du smic à 1.800 euros bruts, comme le candidat communiste) ?
Remarque préliminaire, le problème n’est pas nouveau, les deux premiers exemples datant de 5 et 3 ans. Il n’est pas non plus seulement français, nos voisins immédiats (Royaume-Uni, Allemagne, Finlande, Suisse, Etats-Unis…) connaissant le même phénomène de pénurie. Reste à savoir s’il touche autant qu’en France la main d’œuvre non qualifiée. Le phénomène a été exacerbé à l’évidence par la pandémie et la « nationalisation » des salaires, quoique dans les tableaux du chômage, l’INSEE fasse remarquer que nombre de bassins d’emploi aient déjà retrouvé le taux de 2019, antérieur à la pandémie. Il faut cependant s’inquiéter de la montée exagérée du télétravail, et, pour la question qui nous occupe, se demander si le vieux slogan du « métro boulot dodo » ne resurgit pas inopinément…

Augmenter le smic serait une erreur économique : les bas salaires français sont déjà élevés, tant en comparaison internationale que par rapport à l’échelle française des salaires.

Note préliminaire :
Nous évoquons ici la hausse uniforme et générale, décidée par le pouvoir politique, du smic, et non pas les augmentations négociées au sein des entreprises ou des branches, et ne discutons pas ici la question générale du pouvoir d’achat, laquelle est affectée par de nombreux facteurs, notamment locaux ou relatifs à l’inflation, au logement etc.
Le smic français est un smic horaire. Lorsque les politiques évoquent la hauteur du smic, ils se gardent bien de parler du smic horaire, mais évoquent le smic mensuel, lequel n’est moyen que parce qu’il est calculé sur 35 heures (encore elles) ! Si le smic brut mensuel était monté à 1.800 euros, le smic horaire serait égal à 11,87 euros, ce qui en ferait le smic européen le plus élevé (Luxembourg excepté).
De plus, au- delà de 35 heures, les heures supplémentaires sont payées 25% ou 50% plus cher, ce qui n’est pas le cas dans les autres pays européens. Enfin, même s’il ne s’agit pas d’une augmentation de salaire à proprement parler, il faut tenir compte de la prime d’activité qui constitue une hausse de rémunération.
Enfin, s’agissant cette fois du salaire net, tous prélèvements compris, si les charges patronales sont très élevées en France, pénalisant ainsi les employeurs, les charges salariales sont quant à elles moyennes. Avec 22%, elles sont comparables à celles de l’Allemagne, bien plus hautes que les charges britanniques mais bien plus basses que les charges néerlandaises par exemple. Et bien entendu, les bénéfices de la protection sociale française sont remarquables, les charges sociales représentant du salaire reporté, ou différé dans le cas de la retraite. Le dernier facteur tient enfin à la fiscalité, où l’avantage français est considérable au niveau des bas salaires. Alors que 56% des ménages sont exonérés de l’impôt sur le revenu, dans les autres pays presque toutes les personnes bénéficiant d’un emploi à plein temps sont imposables.
Augmenter les bas salaires au-delà de la hausse automatique légale ne se justifie donc pas, ni du point de vue de la compétitivité de l’économie française, ni même de celui de la justice sociale, si l’on tient compte de l’échelle des salaires et des revenus nets. Un smic de 1.800 euros écraserait encore davantage les barreaux de cette échelle, alors que la France est déjà championne dans ce domaine[1]. De plus, cette hausse du smic aurait pour effet de coûter cher aux régimes sociaux car le smic rattraperait inévitablement les salaires plus élevés qui bénéficieraient dès lors des mêmes exonérations de charges patronales – sauf à mettre les entreprises dans une situation intenable.

Augmenter les bas salaires permettrait-il de remédier à la pénurie de main d’œuvre ?

On peut douter fortement de l’effet qu’aurait cette augmentation sur la pénurie de main d’œuvre. Les réactions que nous avons récoltées semblent bien montrer que là n’est pas la question. Il y a un refus tangible, parmi une partie de la population jeune, de travailler, et le phénomène n’est pas très récent, même s’il peut être accentué depuis la pandémie. Pour ce qui concerne le travail non ou peu qualifié, l’absence d’attractivité des emplois proposés est une cause certaine. Quant aux offres d’emplois qualifiés, elles souffrent d’un défaut de compétence et d’appariement avec les demandes d’emploi, et c’est donc un problème absolument essentiel de formation et d’apprentissage que connaît la France. Mais, comme nous l’a signalé un restaurateur, il n’est pas non plus facile de trouver des apprentis.
Le gouvernement est bien conscient du chômage des jeunes. Prime d’activité, ainsi que le futur revenu d’engagement (versé sous condition de suivi d’un parcours d’insertion), ou encore la réforme de la formation et de l’apprentissage en sont la preuve. Mais tout cela est inefficace pour régler la question du refus de travail, ou tout au moins de refus de travail constant qui nous a été signalé. Et là, il faut évidemment mettre en cause la couverture chômage du travail intermittent, auquel le gouvernement s’attaque en mettant fin à la disposition la plus anormale tenant au salaire journalier de référence. Cela ne suffira cependant pas à régler la question de fond de l’attractivité du travail non qualifié, qui est véritablement un phénomène essentiel de nos sociétés modernes lorsqu’elles sont riches.

Pour en revenir aux augmentations des bas salaires, on peut penser qu’il faudrait vraiment qu’elles soient considérables, donc intenables pour les entreprises, pour avoir un effet notable sur la réduction de la pénurie de main d’œuvre.

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Vos réactions à cet article (3)

D’une horticultrice désemparée

le 16 septembre, 10:24 par Manon

3ème génération d’une entreprise familiale employant une dizaine de salariés, cela fait des années que nous échouons à trouver des employés consciencieux, ou pour les fidéliser.
Notre modèle de société est en faillite.

Quand l’état se paye grassement aux temps des vaches maigres

le 16 septembre, 14:54 par zelectron

pour alimenter une fonction publique inutile et hors de prix !
Comment voulez vous que les salaires soient nettement supérieurs aux aides de toutes sortes (que l’état là aussi prélève sur les entreprises en les rendant exsangues . . .)

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