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La punition d’Erysichthon

Dans un récent livre, « la société autophage », l’écrivain Anselme Jappe développe sa critique du capitalisme à partir du mythe grec d’Erysichthon, roi de Thessalie, puni par Demeter pour avoir abattu un arbre fabuleux qui lui était consacré. La punition fut terrible : le roi fut pris d’une faim inextinguible qui le condamna d’abord à se ruiner, puis à vendre sa fille, à mendier, enfin à se manger lui-même. On voit bien le rapport qu’on peut tirer de ce mythe avec l’actualité : la destruction de la nature, l’« ubris » puni par la « némésis », vengeance divine qui s’exerce sur divers héros de l’Antiquité, dont Prométhée est le plus célèbre exemple, la faim inextinguible qui est celle du capitalisme éternellement inassouvi. Ce que l’auteur décrit comme « une soif d’argent qui ne peut pas s’éteindre parce que l’argent n’a pas pour fonction de combler un besoin précis. »

Il y a une autre lecture possible du mythe. Celle-là commence, non par la faute d’orgueil de l’homme, mais par la méchanceté divine, la même que celle qui révolta Voltaire à l’occasion du tremblement de terre de Lisbonne en 1755 – révolte dont Rousseau contesta la légitimité en relevant que c’est l’homme qui fut à l’origine de la ville, donc de son martyr. Et les dieux envoyèrent une pandémie, parce que tel est leur bon plaisir. La faute de l’homme est, par orgueil cette fois, de prétendre résister au caprice des dieux, lequel se manifeste par le truchement de la Nature. Pourtant l’Histoire est remplie de tels caprices, d’épidémies, d’éruptions volcaniques et de tremblements de terre mortels, de tsunamis catastrophiques. Epreuves que l’homme, bien que « révolté », a toujours supportées.

Mais cette fois, l’homme refuse de payer son tribut à Déméter, déesse-Nature, comme le faisaient naguère les civilisations avec les sacrifices humains, et notamment celui d’Isaac que Yahvé demanda à Abraham. L’homme, cette fois, prétend voler aux dieux leur immortalité – comme Prométhée leur vola le feu. Ce péché d’orgueil mérite donc punition. Les dieux laissèrent donc l’homme croire en la vertu salvatrice du confinement, et le punirent par la même occasion en le forçant à engloutir sa propre création, qui a pour nom le Progrès, par lequel la condition humaine sortit de la pauvreté et de la faim. Les dieux renvoient précisément l’homme à cette faim planétaire, ainsi que nous le prédisent nos Cassandre économistes.

Les dieux pratiquent l’ironie avec une épouvantable cruauté. Certes, Hercule délivra Prométhée, mais aucun auteur antique ne prétendit qu’Erysichthon put échapper à son atroce destin.

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Vos réactions à cet article (1) :

les leçons de l’antiquité

le 27 avril 2020, 09:28 par gerard dosogne

Merci Bertrand pour cette perspective antique pleine d’enseignements pour nous permettre une reflexion philosophique sur notre condition actuelle...Mais nous avons Hercule !!


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