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Inégalités et croissance : l’erreur de l’OCDE


mercredi 18 novembre 2015, par Bernard Zimmern

Introduction : inégalités et croissance, le pavé de l’OCDE

Le monde économique s’intéresse depuis longtemps à question de savoir si les inégalités contribuent à accélérer la croissance des économies ou au contraire à la réduire.

Cette interrogation est devenue plus d’actualité car il n’est pas contestable que les inégalités de patrimoine ou de revenus se sont accrues dans les pays riches.

C’est une des préoccupations de l’OCDE que le mesurer l’impact de cette aggravation sur la croissance.

L’OCDE a ainsi fini par publier fin 2014 sous la plume d’un membre de son équipe sociale une étude de 65 pages s’appuyant sur des méthodes statistiques avancées, notamment la méthode des moments généralisés. [1]

Initialement publiée sous la responsabilité l’auteur, cette étude a été finalement adoptée par l’OCDE sous la responsabilité de son secrétaire général [2].

Avant de montrer comment l’OCDE s’est trompée de variable dans ses analyses pour arriver de ce fait à des conclusions fausses, rappelons cependant que si les inégalités intérieures des pays riches ont augmenté, c’est en grande partie par suite de la réduction des inégalités extérieures entre pays, du fait d’une part de l’immigration des pays pauvres vers les pays riches et d’autre part du fait de l’exportation des produits et services de pays pauvres vers les pays riches qui ont permis des pays en voie de développement comme le Japon dans les années 70 ou la Chine plus récemment de rejoindre progressivement le niveau de vie des pays développés.

Il faut également rappeler que les conclusions de l’OCDE ne sont pas neutres pour les pauvres car, en recommandant implicitement de prélever davantage sur les riches, l’OCDE oublie que plus de 70 % des riches le sont devenus par ce qu’ils ont créé des emplois et que, les taxer ou les démoniser, c’est tout faire pour s’assurer que d’autres entrepreneurs ne se lanceront pas dans l’aventure entrepreneuriale et donc réduire ou supprimer les créations d’emplois dont pourtant le monde occidental et les immigrants n’ont jamais eu autant besoin. [3]

I - Les travaux antérieurs sur le lien inégalités et croissance

De nombreux travaux ont été produits qui concluent dans un sens ou dans l’autre.

On peut ainsi citer :
>  Mirrlees, 1971 ;
>  Lazear and Rosen, 1981 qui ont montré que les inégalités accroissent les incitations à investir et à entreprendre ;
>  Kaldor, 1956 a montré que les riches ont une plus grande propensité à épargner et donc à financer les investissements.

Une bibliographie d’environ 70 références est produite en annexe du rapport de l’OCDE.

Mais il faut y ajouter deux rapports qui ont apparemment échappé à la bibliographie de l’OCDE :

>  LIS Working Paper Series. Luxembourg Income Study (LIS), No. 638. « Immigration and Income Inequality in Sweden », Ronja Grundsten, Linnæus University, July 2015. Cette étude d’un niveau élevé en mathématique statistique montre en effet que les inégalités ont cru en Suède mais que si l’on enlève l’immigration, elles n’ont pas bougé, soulignant ainsi le rôle de l’immigration dans la montée des inégalités.

>  « Les inégalités et la croissance : une relation introuvable ? » : une étude publiée par le centre de recherche CIPRE de Dauphine en 2002 qui « …s’intéresse particulièrement aux conséquences des choix de spécification, de la méthode d’estimation et de la sélection de l’échantillon. Il conclut à l’absence d’une relation robuste allant des inégalités de revenu vers la croissance du produit par tête ou vers l’investissement physique et humain. Une relation de causalité inverse, conforme à la philosophie de la courbe de Kuznets, paraît mieux assise ». Elle reprend à peu de choses près la même problématique que le rapport OCDE 2014 et les mêmes méthodes statistiques pour conclure à l’absence d’une relation robuste entre inégalités et croissance.

II - La contre vérification statistique opérée par l’IRDEME

Cette contre vérification a été relativement simple car il a suffi de reprendre les statistiques du PIB et du Gini du revenu disponible des 31 pays couverts par l’étude OCDE sur un peu plus de 30 ans et lui appliquer la même méthode statistique, c’est-à-dire une Méthode des Moments Généralisés en deux étapes en utilisant pour la première étape, comme l’OCDE, une matrice aux différences premières.
Les coefficients trouvés pour la convergence ainsi que pour l’effet des inégalités sur la croissance sont assez voisins de ceux de l’étude OCDE et statistiquement également significatifs.
Si les résultats ne sont pas exactement les mêmes, ceci peut avoir plusieurs raisons, d’abord le fait que nous n’avons pas introduit de coefficient spécifique par pays.

Mais notons que les influences des inégalités sur la croissance sont assez voisines puisque l’OCDE trouve qu’un point de Gini d’augmentation des inégalités se traduit par une réduction de la croissance de 0,13 % par an alors que notre calcul débouche sur un coefficient de 0,12 %.

Nous avons ensuite effectué le même calcul en prenant comme variable de la croissance à expliquer non plus le PIB par tête mais le PIB tout court.

Nous avons trouvé un effet des inégalités sur la croissance statistiquement significatif mais d’effet inverse cette fois puisque cet effet est positif : l’augmentation des inégalités augmente la croissance de 0,1 % par an.

III - Discussion

1.Une erreur de variable

La raison de cet écart dans le signe des effets des inégalités sur la croissance se trouve dans le choix de la variable que ces modèles cherchent à expliquer.
Si l’on prend la croissance du PIB sans plus, notre calcul semble montrer que les inégalités ont un faible effet positif sur la croissance.

En réalité, comme l’a montré l’étude citée en bibliographie du centre de recherche de Dauphine, cet effet des inégalités sur la croissance est très difficile à mettre en évidence ou même à trouver.
Mais en divisant le PIB par la population, l’OCDE introduit dans la variable expliquée ce qui engendre un lien entre inégalités et réduction de la croissance : la population.

En effet, au lieu de prendre le PIB tout court, l’OCDE prend le PIB par tête, et divise donc le PIB par la population.

Or, dans la population, interviennent la natalité, qui évolue lentement dans chaque pays, et une variable aléatoire qui, statistiquement, joue un rôle important sur les variations du PIB par tête et donc les calculs : l’immigration.

Par exemple, aux États-Unis, entre 1980 et 2010, la population a augmenté de 37 % ce qui a réduit le taux de croissance annuelle de 3 % en moyenne à 2 % si l’on prend le PIB par tête. Dans cette croissance de la population de 86 millions, 30 millions sont le fait de l’immigration et dans ces 30 millions, au moins 15 étaient très pauvres et peu éduqués ; entre 1982 et 2010, sont entrés en effet aux États-Unis pour y vivre 14 millions de Latinos et 1 millions d’Africains.

Un tel afflux est considérable si l’on réalise que le premier quintile (20%) de la distribution des revenus ou des patrimoines aux États-Unis comprend 60 millions d’individus et que donc cette immigration a remplacé en 30 ans, par des gens pauvres, entre un quart et la moitié de ce quintile.
Cette entrée d’immigrants pauvres a donc une double conséquence : d’une part, elle diminue le PIB par tête puisque le PIB se partage entre plus de personnes ; et d’autre part, ces immigrants pauvres viennent se placer en bas de la distribution des patrimoines et des revenus et contribuent ainsi à accroître les inégalités par l’augmentation des plus pauvres.

2. La confirmation de cette hypothèse par l’étude OCDE elle-même

Si au lieu de s’arrêter aux premières pages de l’étude OCDE, on se rend à la page 21, les auteurs qualifient de façon plus précise ce qu’ils entendaient par la croissance des inégalités.
Ils ont en effet indiqué qu’ils avaient été incapables de prouver par les statistiques que le coupable était les inégalités du haut et seulement les inégalités du bas.

Qu’entend-on par inégalités du haut ? Ce sont celles qui s’aggravent lorsque les riches deviennent plus riches. Les inégalités du bas sont au contraire celles qui s’aggravent lorsque les pauvres deviennent plus pauvres.
Les inégalités du bas ont été alors jugées suffisamment importantes pour justifier une analyse particulière et expliquer pourquoi la pauvreté engendrait moins de croissance.
Les auteurs ont fait appel à un concept économique relativement récent puisqu’il date des années 1960 et s’appelle le « capital humain » dont l’un des principaux composants est le niveau d’éducation.

Ils ont donc montré que la croissance a été réduite par une augmentation des inégalités due à un affaiblissement du capital humain et donc en particulier du niveau d’éducation des plus pauvres.
Ils ont donc utilisé toutes les ressources de la mathématique statistique pour montrer l’impact de cette baisse du capital humain sur la croissance. Mais le plus étonnant, c’est qu’ils n’aient pas imaginé de faire le lien entre cette diminution du capital humain et l’arrivée massive dans les pays couverts par l’enquête d’une immigration venant de pays sous-développés.

C’est semble-t-il l’erreur que n’a pas faite l’université de Linnæus en Suède qui, au début des années 2000 (Grundsten, 2015), s’est également interrogée sur le rôle de l’immigration dans la montée des inégalités et a montré que c’était l’immigration qui était la cause de cette montée, que sans l’immigration, les inégalités en Suède n’avaient pas évolué.

Conclusion

En reprenant les mêmes bases et les mêmes méthodes de calcul que l’OCDE, nous avons bien trouvé un effet négatif des inégalités sur la croissance mesurée par le PIB par tête mais un effet positif sur la croissance, mesurée par le PIB tout court. On peut donc se demander si effet négatif trouvé par l’ OCDE ne provient pas tout simplement du fait qu’ils ont pris comme variable à expliquer une variable qui n’était pas la bonne.

On doit ajouter que dans les deux cas les effets sont extrêmement faibles et confirment d’une certaine manière l’absence d’effets trouvés par le centre de recherche de Dauphine au début des années 2000 quand ils avaient cherché aussi à mesurer l’effet des inégalités sur la croissance.

Un réexamen par l’OCDE de son étude serait souhaitable car les conclusions actuelles inciteraient les gouvernements à taxer davantage les riches pour réduire les inégalités et accélérer la croissance, alors que les preuves existent que de telles politiques ont un effet inverse en décourageant les entrepreneurs de se lancer à créer des emplois et des entreprises en espérant s’enrichir, et que ces recommandations nous mènent droit à une aggravation du chômage.

Bibliographie

Cingano, F., « Trends in Income Inequality and Its Impact on Economic Growth », OECD Social, Employment and Migration Working Papers, No. 163, OECD Publishing, 2014.

Cogneau, D., C. Guénard, « Les inégalités et la croissaince : une rélation introuvable ? », DIAL Working Paper, 2002.

« In It Together : Why Less Inequality Benefits All », OECD, May 21, 2015.

Ronja Grundsten, « Immigration and Income Inequality in Sweden », LIS Working Paper Series, No. 638, Linnæus University, July 2015.

Notes

[1Cingano, F. (2014), “Trends in Income Inequality and its Impact on Economic Growth”, OECD Social, Employment and Migration Working Papers, No. 163, OECD Publishing.

[2”In It Together : Why Less Inequality Benefits All”, OECD, Published on May 21, 2015.

[3En remarque préliminaire, on peut en effet se demander pourquoi l’OCDE s’est préoccupé de l’effet de la hausse des inégalités sur la croissance et s’est moins préoccupée de se demander si ce n’est pas grâce à la création d’emplois, condition de la croissance, que ce qui crée des emplois, les entrepreneurs sont devenus plus riches. C’est un débat qu’il faudra reprendre en dehors de cette note simplement consacrée à l’erreur du choix des variables de l’OCDE



 
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