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Industrie : La France en panne de « top sectors »

Les douanes viennent de publier les résultats de notre commerce extérieur pour 2021, et ils sont extrêmement mauvais. Le Figaro-Economie du 10 mai titre : « Ce déficit commercial français qui va de record en record », avec, en sous titre : « Sur douze mois le trou atteint désormais 100 milliards d’ euros. La réindustrialisation est plus que jamais un enjeu pour l’Hexagone ». Les Echos, de leur coté, avaient titré, en février 2022 : « Le déficit commercial : une malédiction française ». Effectivement, depuis plus d’une vingtaine d’années maintenant, notre balance commerciale se solde chaque année par un déficit et celui-ci va en s’aggravant régulièrement. Le solde de nos échanges commerciaux s’est traduit en 2021 par un résultat négatif de 84,7 milliards d’euros, et on prévoit qu’en 2022 on en sera à 100 milliards d’euros.

Longtemps, les pouvoirs publics ont mis en avant, pour expliquer les mauvais résultats de notre commerce extérieur, des raisons purement conjoncturelles, avec notamment des oscillations des prix de l’énergie, la France étant depuis toujours un gros importateurs d’hydrocarbures. Et encore récemment notre ministre du Commerce extérieur, Frank Riester, a fait le commentaire suivant : « La dégradation est essentiellement due à l’alourdissement de la facture énergétique de 17,9 milliards d’euros » ; et il a ajouté : « Par ailleurs, des secteurs forts à l’export sont encore en deçà de leur niveau de 2019 ». Mais, finalement, la véritable cause de ces résultats désastreux a fini par s’imposer : le déclin de notre secteur industriel. La France, en effet, est un pays qui a vu son secteur industriel se réduire régulièrement, en proportion du PIB, depuis la fin des Trente Glorieuses, et elle est devenue le pays le plus désindustrialisé d’Europe, la Grèce mise à part. Ainsi, notre ministre Bruno Le Maire, a-t-il déclaré le 8 février dernier, sur France- Inter : « Il n’y a pas d’autre solution pour rétablir la balance commerciale extérieure de la France que de réindustrialiser massivement, rapidement, notre pays ». Et tout le monde, aujourd’hui, partage ce point de vue. Dans les exportations des pays développées les produits manufacturés interviennent, en effet, pour 70 % à 75%, chaque année.

Le diagnostic est donc enfin posé correctement, et il était temps. Mais il en reste un autre à fournir, et personne ne s’en préoccupe : pourquoi des pays qui, comme nous, avaient dans le passé un déficit commercial important sont- ils parvenus à redresser la situation, et pas nous ? Il serait temps, en effet, de comprendre pourquoi.

Nous donnerons, ci-dessous, quelques exemples :

Solde de la balance commerciale (en % du PIB)
FranceAllemagneSuisseDanemarkPays Bas
1970 -0,54 -1,48 -0,09 -2,83 -0,16
1980 -1,54 -1,65 -2,09 -0,45 +1,01
2000 +1,33 +0,27 +5,61 +6,71 +6,58
2010 -1,29 +5,20 +10,68 +6,95 +8,09
2020 -2,83 +5,00 +7,10 +6,20 +7,72

Et l’on pourrait rajouter la Suède. On voit que ces divers pays sont tous parvenus à faire passer leur balance commerciale de la position déficitaire à une position fortement bénéficiaire, et, ce, durablement, sauf la France qui en est toujours à une position déficitaire, celle-ci s’aggravant même, ce qui est un comble.

Nous allons voir qu’il s’agit d’un problème de « top sectors », nom que le gouvernement hollandais donne aux secteurs qui jouent un rôle clé dans ses programmes d’intervention dans l’économie. Ces « top sectors » sont au nombre de 4 dans de grands pays comme la France ou l’Allemagne, de 2 ou 3 dans des pays plus petits, voire de un seul dans des pays de 8 à 10 millions d’habitants seulement. Ce que l’on constate, dans le cas de tous ces pays qui sont parvenus à redresser leur balance commerciale, c’est que ce ne sont pas tous les secteurs de l’économie qui se sont tout d’un coup renforcés et développées au point de devenir fortement exportateurs, mais seulement quelques secteurs, précisément ces quelques « top sectors » pour lesquels des acteurs intelligents et audacieux sont parvenus à trouver des stratégies de développement efficaces.

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Le rôle des « top sectors » dans le développement des exportations

Comme nous venons de l’indiquer, le redressement des balances commerciales dans les pays où ce phénomène s’est produit a toujours été le fait, principalement, de quelques secteurs d’activité, des secteurs clés.

Dans le cas de l’Allemagne, il s’est agi des 4 secteurs suivants : la construction automobile, la machine outil, l’Industrie chimique et le secteur de l’agro-alimentaire. Ces quatre secteurs clés se sont renforcés et très fortement développés. En matière d’agro-alimentaire, un secteur où l’on n’attendait pas l’Allemagne, la croissance a été considérable et l’Allemagne est devenue le troisième exportateur mondial, devançant la France qui est passée au quatrième rang. Et en matière de machines outils, l’Allemagne a mondialement une réputation énorme, et on sait qu’elle a joué un rôle majeur dans l’équipement des pays en voie de développement, et tout spécialement de la Chine et de l’Inde. Quant à l’industrie automobile, on sait que c’est un secteur extrêmement puissant en Allemagne, qui représente 4,5 % du PIB et exporte 60 % de sa production.

Dans le cas de la Suisse, il s’est agi de l’industrie pharmaceutique : c’est ce secteur qui a joué un rôle essentiel dans le rétablissement de la balance commerciale du pays. Ce secteur représente maintenant 38 % des exportations, et sa participation à la formation du PIB est passée de 1% à 4,5 % aujourd’hui. L’industrie pharmaceutique est à présent le moteur de l’économie de ce pays, avec des firmes comme Novartis, Roche, Merck, Janse-Cilag … qui investissent beaucoup dans la Recherche. La part de l’horlogerie est plus modeste qu’on le pense : seulement 9 % dans les exportations.

Dans le cas du Danemark, il y a 2 top sectors : l’industrie pharmaceutique et l’agriculture. Dans l’industrie pharmaceutique, il s’agit de firmes comme Novo-Nordisk, Lundbeck, et Leo-Pharma. Et dans le cas de l’agriculture, deux branches ont émergé avec un dynamisme extraordinaire : l’agriculture biologique et la production de porcs. Dans le domaine porcin le Danemark, par la génétique, s’est fait une réputation de producteur de très grande qualité et 90 % de la production est exportée chaque année. Les porcs danois sont réputés pour la qualité de leur viande, leur vitesse de croissance et la productivité des truies : ainsi a-t-on vu le spécialiste de la génétique porcine Dan Bred venir s’installer en France, dans les Côtes du Nord, pour apporter sa technologie à nos éleveurs Bretons

Dans le cas des Pays-Bas, il s’est agi de l’agro-alimentaire et, là aussi, de l’agriculture. Les Pays-Bas sont devenus le second exportateur mondial dans le domaine de l’agro-alimentaire, après les Etats-Unis, loin devant la France ; et dans l’agriculture, le pays est particulièrement spécialisé dans le domaine floral : la Hollande est le carrefour mondial du négoce des fleurs, représentant 60 % des échanges mondiaux. Le géant néerlandais de l’horticulture, la coopérative Royal Flora Holland, a un chiffre d’affaires de 4,7 milliards d’euros.

Enfin, le cas de la France : il s’agit des 4 secteurs suivants : Industrie automobile, Agro-alimentaire, construction aéronautique et spatiale, et l’industrie du Luxe. Malheureusement, sur ces 4 « top sectors », deux sont en difficulté et le troisième, le Luxe est encore de dimension limitée, ne représentant que 165.0000 emplois dans le pays.

Le cas français

Nous nous bornerons à donner, simplement, un flash sur ces quatre « top sectors » de façon à les caractériser quant à leurs perspectives d’évolution.

Le secteur de la construction automobile, tout d’abord. Il a toujours tenu une place très importante dans l’économie du pays, mais il est maintenant en difficulté, sa production déclinant depuis l’année 2000. Comparé au secteur allemand, il est quatre fois moins puissant. En 2020, la production a été de 1,35 million de véhicules, contre 3,5 millions en 2000, les constructeurs délocalisant de plus en plus leur production pour rester compétitifs. La Renault Clio, par exemple, est fabriquée en Turquie et à Novo-Mesto, en Slovénie, et les Dacia Logy et Sandero dans l’ usine de Tanger. Le site Renault de Flins qui employait 20.000 personnes en 1970 tourne avec un peu plus de 2000, seulement, aujourd’hui, et cette ancienne usine qui était le plus beau fleuron de Renault va devenir un centre de recyclage. En Europe, la France vient maintenant en troisième position, après l’Allemagne et l’Espagne. Le chiffre d’affaires de ce secteur est de l’ordre de 150 milliards d’euros, dont un tiers à l‘exportation.

Dans le domaine de l’agro-alimentaire, secteur industriel traditionnellement tés important au plan national, Alexandre Mirlicourtis du cabinet Xerfi spécialisé dans les études sectorielles nous dit, dans une étude parue en janvier 2018, que la situation est mauvaise : un « fiasco français » dit-il. Le secteur est constitué de beaucoup trop de très petites entreprises qui manquent de compétitivité et de créativité, et la France à été battue à l’exportation ces dernières années à la fois par les Allemands et les Hollandais. Ce secteur a perdu un peu plus de 20.000 emplois en 10 ans, et Il a un fort besoin de restructuration. Le chiffre d’affaires était estimé à 176 milliards en 2018, dont 47 à l’exportation.

Le troisième « top sector » est la construction aéronautique. Là, l’industrie française est très bien placée avec des firmes comme Airbus, Safran, Arianespace, Dassault…. Airbus est devenue numéro un mondial en 2019 sur le marché de l’aviation civile. Le chiffre d’affaires de ce secteur est de l’ordre de 65 milliards d’euros, dont 44 à l’export. Mais ce secteur du fait de la structure même du groupe Airbus est fortement importateur, les pays membres intervenant chacun dans les processus de production, avec par exemple une usine de montage à Hambourg pour les moyens courriers, en sorte que le solde net du secteur s’établit à une trentaine de milliards seulement.

Enfin, l’industrie du Luxe, un secteur où la France est leader mondial avec des firmes comme LVMH (Bernard Arnault), Kering (François Pinault), l’Oréal, Hermès,… Le chiffre d’affaires est de l’ordre de 90 milliards d’euros, dont 85 % réalisés à l’exportation.

Quid du redressement de notre balance commerciale ?

Notre ministère du Commerce extérieur se démène pour épauler du mieux qu’il peut nos entreprises dans leurs efforts de conquête de marchés à l’étranger, et il a été ainsi créé Team France Export (TFE) qui est le dispositif public d’accompagnement des entreprises à l’international. Mais les perspectives de redressement de notre balance commerciale sont bien sombres du fait que les quatre « top sectors » qui sont essentiels pour qu’un pays soit capable de redresser sa balance commerciale, sont de dimension encore limitée ; et, par ailleurs, deux sont en difficulté et le troisième a une activité qui, en se développant, génère automatiquement beaucoup d’importations. Quant au quatrième, l’industrie du luxe, il est certes très florissant, mais il atteint à peine la dimension d’un « top sector » : une augmentation de 5 à 6 % de ses exportations, ce qui est le rythme actuel, amène seulement 5 milliards d’euros de plus.

Il ne faut pas se cacher que la restructuration de notre secteur automobile va être très difficile car les Chinois sont devenus maintenant un acteur majeur dans cette industrie, avec le passage aux véhicules électriques. L’Etat chinois a déversé des dizaines et des dizaines de milliards de dollars pour développer une filière du véhicule électrique, et il y est parvenu. Ainsi, l’an dernier, la Chine a-t-elle produit plus de 26 millions de véhicules : le capitalisme d’Etat chinois a changé les règles de la concurrence industrielle dans ce domaine. De leur coté, les constructeurs allemands s’activent vigoureusement pour restructurer leur industrie, et l’Allemagne va rester inévitablement l’acteur principal en Europe, dans ce secteur d’activité. Le milliardaire américain Elon Musk ne s’est d’ailleurs pas trompé en choisissant un site au sud de Berlin pour implanter en Europe une giga-factory qui va produire 500.000 véhicules Tesla par an. Cette nouvelle unité, qui vient de démarrer, représente un investissement de 5 milliards d’euros, et elle emploiera 12.000 personnes.

Et dans le domaine de l’agro-alimentaire, il faudra qu’intervienne toute une restructuration du secteur.

Il reste donc à la France un très long chemin à parcourir pour recréer un tissu industriel suffisamment important qui permette de s’acheminer sur la voie d’un moindre déficit de la balance commerciale du pays. Par une approche économétrique très simple on constate qu’il faut, en moyenne, qu’un pays ait un secteur industriel représentant environ 13,5 % du PIB pour que sa balance commerciale soit en équilibre. Pour l’instant, nous en sommes à 10 % du PIB, seulement.

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Vos réactions à cet article (1) :

Industrie : La France en panne de « top sectors »

le 19 mai, 00:14 par zelectron

la valetaille politicienne et les média "bien pensants" s’aperçoivent seulement ces derniers temps que l’industrie est 10 fois plus importante que ce que fait la masse innombrable beuglante des ponxionnaires.


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