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Industrialisation de la France : revue de détail et plan Macron

On se souvient que le général de Gaulle, au lendemain de la libération de la France, avait créé avec Jean Monet le « Commissariat général au Plan » pour redresser et moderniser l’économie française, et ce fut un succès. Il avait dit : « Il faut que les objectifs à déterminer par le Plan revêtent pour tous les Français un caractère d’ardente obligation ». Aujourd’hui, il serait utile que les Français et leurs dirigeants considèrent que la réindustrialisation de notre pays est « une ardente obligation » car il n’y a pas d’autre solution pour redresser notre situation aux plans économique, social, et politique. Le général de Gaulle avait le sens de la formule et il connaissait la puissance des mots.

(Article paru sur Contrepoints le 29 Octobre 2022)

Ce n’est seulement qu’avec la crise du Covid-19 que la France a découvert les graves inconvénients de la désindustrialisation du pays, et encore les médias n’ont ils mentionné que le problème de la sécurité des nos approvisionnements, oubliant complètement de parler des effets délétères de la désindustrialisation sur l’économie du pays, en général, et sur le niveau de vie des Français, en particulier..

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Le rôle de l’industrie dans la création de richesse

L’industrie joue un rôle clé dans la création de richesse, et ce phénomène est aisé à mettre en évidence en examinant la relation existant, dans différents pays, entre leur production industrielle et le PIB par tête de leurs habitants, le PIB/capita étant l’indicateur qu’utilisent les économistes pour mesurer la richesse des pays. C’est ce que montre le graphique ci-dessous où il est pris, en abscisses, pour variable explicative, la production industrielle des pays calculée par habitant, et, en ordonnées, les PIB/capita de ces pays. Pour ce qui est des données sur la production industrielle, il s’agit des informations fournies par la BIRD qui inclut la construction dans l’industrie, les productions industrielles étant mesurées, ici, en valeur ajoutée selon les données des comptabilités nationales des pays. Et les PIB/capita sont ceux fournis, également, par la Banque mondiale.

Corrélation production industrielle par habitant et PIB/capita

Dans notre pays, les effectifs de notre secteur industriel ont fondu, passant de 6,5 millions de personnes à la fin des trente glorieuses à seulement 2,7 millions, aujourd’hui. Ainsi la France avec une production industrielle faible de 6.432 US$ par habitant a-t-elle un PIB/capita de seulement 39.030 US$ ; l’Allemagne avec un ratio bien meilleur de 12.279 US$ a un PIB/capita de 46.208 US$, et la Suisse avec un chiffre record de 22.209 dollars en est à un PIB/capita de 87.097 dollars, le plus fort d’Europe.

Aussi les maux dont souffre notre économie ont-ils pour origine essentielle la désindustrialisation du pays : un taux de chômage très élevé que les pouvoirs publics depuis des années ne parviennent pas à réduire, une balance commerciale déficitaire chaque année depuis 20 ans et dont le déficit va en s’aggravant , des dépenses sociales et publiques se situant à des niveaux extrêmement élevés, et des prélèvements obligatoires record qui sont les plus importants de tous les autres pays de l’OCDE au regard du PIB. La population réclame, sans cesse, une amélioration de son niveau de vie, et cela se traduit par des grèves et des mouvements populaires (les « gilets jaunes »), et la France est ainsi, et de très loin, le pays en où il y a chaque année le plus grand nombre de journées perdues du fait des grèves.

Des « top-sectors » en déclin

Le gouvernement des Pays-Bas désigne par « top-sectors », dans sa politique d’intervention dans l’économie, les secteurs clés qui méritent une attention particulière : il s’agit dans ce pays de l’agro-alimentaire et de l’agriculture, avec notamment le secteur de la floriculture où les Pays- Bas sont champions mondiaux. En Allemagne, on a affaire à quatre top-sectors : la machine outil, la construction automobile, l’agroalimentaire, et la chimie. En France, quatre top-sectors également : la construction automobile, l’agro-alimentaire, la construction aéronautique et spatiale, et l’industrie du luxe

Les top-sectors » en France

Dans le domaine de la construction automobile, tout d‘abord : la branche est en plein révolution. La production décline depuis plusieurs années et les constructeurs doivent faire face maintenant à une mutation brutale : le passage du thermique à l’électrique. On est passé de 3,5 millions de véhicules fabriqués en 2000, à 1,35 million en 2020, pour tomber à 0,92 million en 2021. Les constructeurs pour des raisons de compétitivité ont considérablement délocalisé leur production, et notre secteur automobile est quatre fois moins puissant à présent que le secteur allemand. Et, autre danger qui apparait avec la voiture électrique : le fait que l’Europe ne se protège pas des exportations chinoises, alors que la Chine, avec la révolution technique qui s’est faite dans ce secteur d’activité est devenue un producteur très important de voitures électriques et de batteries.. Au dernier salon de l’automobile à Paris la présence des grands constructeurs chinois a beaucoup marqué les esprits, les véhicules présentés étant au meilleur niveau technique, avec des prix 20 % inférieurs à ceux des voitures fabriquées en Europe. Et plusieurs constructeurs chinois ont annoncé qu’ils allaient installer des unités de production en Europe, probablement dans les pays où le coût de la main d’œuvre est le plus bas.

Dans le domaine de l’agro-alimentaire, secteur industriel traditionnellement très important au plan national, Alexandre Mirlicourtis du cabinet Xerfi, société d’étude spécialisée dans les études sectorielles, nous dit, dans une étude parue en janvier 2018, que la situation est mauvaise : un « fiasco français » dit-il. Le secteur est constitué de beaucoup trop de très petites entreprises qui manquent de compétitivité et de créativité, et la France à été battue à l’exportation ces dernières années à la fois par les Allemands et les Hollandais. Ce secteur a perdu un peu plus de 20.000 emplois en 10 ans, et il a besoin d’être restructuré.

Dans le domaine de la construction aéronautique, notre pays avec des firmes comme Airbus, Snecma, Dassault…est un leader mondial : ce secteur a certes souffert de la crise sanitaire mais l’activité repart fortement : il emploie177.000 personnes, dont 36.000 ingénieurs et il réalise 75 % de son chiffre d’affaires à l’exportation.

Le secteur du luxe, enfin : il est, avec l’aéronautique, l’un des deux joyaux de notre industrie. Les experts de la branche nous disent qu’il s’agit de 165.000 emplois, avec un chiffre d’affaires de 90 milliards d’euros dont 85 % réalisés à l’exportation, soit 76,5 milliards d’euros. Le journaliste économique Jean-Marc Sylvestre nous dit dans un article sur Atlantico : « la France qui s’est cherchée une activité dominante pendant un demi-siècle l’a trouvée dans l’industrie du luxe ». Dans ce secteur, les Français dominent le marché mondial : LVMH (Bernard Arnault) est le numéro un mondial, Kering (François Pinault) est numéro deux, et les groupes français détiennent 130 marques de prestige sur les 270 mondiales recensées aujourd’hui. Dans les dix premiers groupes mondiaux figurent aussi Hermès et l’Oréal. Il s’agit donc pour l’économie française d’une carte maîtresse, notamment en matière de commerce extérieur. il réalise 75 % de son chiffre d’affaires à l’exportation.

Un secteur industriel en manque d’ETI

La France s’est fortement désindustrialisée, et son secteur industriel ne représente plus que 10 % du PIB :elle est devenue le pays le plus désindustrialisé d’Europe, la Grèce mise à part. Et sur les quatre secteurs clés de son industrie, deux sont en difficulté, ce qui est extrêmement préoccupant. Quant au reste de l’industrie, le diagnostic que l’on peut porter sur lui n’est pas bon, non plus : les entreprises industrielles françaises ont des problèmes de compétitivité, les produits ne sont pas suffisamment différenciés, et nous avons trop peu d’ETI (Entreprises de taille intermédiaire) ce qui est très pénalisant, car ce sont elles, en plus des grands groupes, qui font de la recherche, qui sont capables d’exporter, et qui peuvent se robotiser : prés de trois fois moins d’ETI qu’en Allemagne, et deux fois moins qu’en Grande-Bretagne. Et avec la crise mondiale créée par la guerre en Ukraine les prix de l’énergie ont explosé, alors que le prix de l’énergie était le principal avantage dont pouvaient bénéficier nos entreprises industrielles. Il y a, de surcroit, pénurie de beaucoup d’éléments de la chaine de valeur, dont les composants électroniques. France-Industrie estime que la production industrielle pourrait reculer de 10 % sur le seul dernier trimestre 2022, et que la situation risque d’empirer au début de l’année prochaine. Les activités « énergo-intensives » sont particulièrement touchées : le verrier Duralex, par exemple, a dû diminuer considérablement son activité, et Aluminium Dunkerque a annoncé devoir réduire de 22 % sa production. Les clients des entreprises qui consomment beaucoup d’énergie vont aller se fournir ailleurs. Dans un article dans le Figaro du 18 octobre 2022 le journaliste économique Emmanuel Egloff nous dit : « Le risque de désindustrialisation européenne est bien là ».

Le plan « France 2030 », d’Emmanuel Macron

Dans ce contexte difficile, la France doit impérativement se réindustrialiser. François Bayrou, notre nouveau Haut Commissaire au Plan, nous dit : « La réindustrialisation doit devenir une obsession nationale ». Et Emmanuel Macron a donc lancé, en octobre 2021, en présence de 200 chefs d’entreprise, son plan « France 2030 », avec les objectifs suivants :

  - Faire émerger des réacteurs nucléaires de petite taille
  - Devenir le leader de l’hydrogène vert ;
  - Décarbonner notre industrie ;
  - Produire 2 millions de véhicules électriques ;
  - Produire un avion bas carbone ;
  - Produire 20 bio-médicaments contre le cancer et les maladies chroniques.

Au total, la puissance publique consacrera un budget de 30 milliards d’euros à ce plan, soit un rythme de 6 milliards d’euros par an, mais il ne s’agit là que de mesures d’accompagnement. Ce plan est totalement insuffisant compte tenu des enjeux à relever.

Pour un plan ambitieux de réindustrialisation de la France

Il n’existe donc pas, actuellement, de plan de réindustrialisation de la France, et ce serait pourtant la tâche du nouveau Commissariat général au Plan de le concevoir et le faire approuver par le Parlement.

En son absence, nous indiquerons, ci après, à grands traits, ce que pourrait être un tel plan. L’objectif serait de rétablir notre situation économique dans une période de 10 ans :

  - Objectif : Porter notre secteur industriel à 18 % du PIB
  - Doctrine : Pas d’intervention de l’Etat dans le choix des investissements ;
  - Moyens d’action : Accompagnement de l’Etat
  - Durée du Plan :10 ans.

Le montant des investissements à réaliser peut être estimé à 350 milliards d’euros, soit un rythme d’investissements de 35 milliards d’euros par an. Manifestement, les entreprises françaises et les investisseurs nationaux nouveaux éventuels n’y suffiront pas, et l’on aura donc besoin de recourir très largement aux investissements étrangers, ce que les économistes appellent des « IDE » (investissements directs étrangers). Actuellement, on en est, en France, à un montant d’une dizaine de milliards d’euros, chaque année, dans l’industrie, et il faudrait en arriver, pour le moins, à 15 milliards, Le plan d’investissement se présenterait de la façon suivante :

Plan d’investissement annuel
Entreprises françaises 20 milliards d’euros
Entreprises étrangères 15 milliards d’euros
Total 35 milliards d’euros

Les investissements étrangers interviendraient donc pour 40 % dans la réindustrialiserions de la France, et il faudra pour cela que notre pays soit particulièrement attractif. Au plan européen, les IDE industriels s’élèvent à une cinquantaine de milliards d’euros par an : il faudrait donc que la France soit en mesure de capter, à elle seule, chaque année, environ 30% de ce flux.

Pour parvenir à faire qu’un tel rythme d’investissement se réalise dans le secteur industriel, il faudra d’importantes mesures d’accompagnement de la part de la puissance publique. C’est ainsi, d’ailleurs, qu’Emmanuel Macron vient d’obtenir que la nouvelle usine de composants électronique de STMicroelectronics et Sotelec vienne s’installer à Crolles, prés de Grenoble. Elles seront indispensables du fait que les entraves à la création et au développement d’activités industrielles dans notre pays sont nombreuses et diverses : une fiscalité qui rend les entreprises industrielles non compétitives, un droit du travail rigide qui nuit à la flexibilité des entreprises, et des réglementations nombreuses qui alourdissent les coûts et freinent les acteurs économiques. Et, autre difficulté à surmonter, et pas des moindres : la concurrence des pays de l’Est de l’Union Européenne où les coûts du travail sont considérablement plus bas, comme l’indique le tableau ci-dessous :.

Coût du travail
France 37,3
Allemagne 35,9
Hongrie 10,7
Pologne 10,4
Roumanie 7,3
En euros, par heure

Bon nombre de mesures ont certes été prises ces dernières années pour rétablir la compétitivité des entreprises françaises : le CICE, le pacte de responsabilité, la transformation du CICE en allégements de cotisations sociales, le pas fait vers une réduction de l’IS, et le début de la diminution des impôts de production, etc…., mais elles restent totalement insuffisantes, d’autant qu’il va falloir attirer, massivement, les investissements étrangers.

Nicolas Dufourcq, le directeur de la BPI, interrogé par Ouest-France à l’occasion des Rencontres économiques d’Aix en Provence, le 8 juillet 2022, nous dit : « Pour réussir la réindustrialisation, il va falloir mettre beaucoup de cœur, d’émotion et de solidarité collective ». Et il a rajouté : « Il n’y a rien d’irréversible ». Gageons qu’il ait raison : mais la tâche est considérable et extrêmement ardue.

Il s’agit rien de moins que de remettre sur pied toute notre machine économique, et il va falloir que cet objectif pour les pouvoirs publics constitue « une ardente obligation ». Pour l’instant, on ne peut que constater que cela n’est guère le cas : il est mené une politique au fil de l’eau. Le gouvernement préfère distribuer des chèques pour soutenir le pouvoir d’achat plutôt que de s’attaquer aux causes du mal. Cette prévalence pour le court terme est affligeante : cela évoque ce proverbe chinois qui dit « Lorsque le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt ».Notre pays va donc continuer à décliner, sa dette va continuer à croitre, et sa position dans le concert des nations ne va pas manquer de s’affaiblir, chaque jour davantage.

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Vos réactions à cet article (2) :

Industrialisation de la France : revue de détail et plan Macron

le 31 octobre, 09:01 par lucien fa

Cher Monsieur Sicard,
Vous avez raison sur toute la ligne. Votre conclusion est incontestable. L’arrêt du déclin de la France passe par le sacrifice du court-terme, lequel devrait durer un certain temps, trop long pour être accepté par une population intoxiquée par l’assistance à tout va.
Ayant passé trente cinq ans de ma vie dans six pays - USA, Japon, Singapour, Nouvelle Zélande, Royaume-Uni et Suisse - observant leurs pratiques de gestion du pays et les comparant avec celles de la France j’arrive à la conclusion déprimante que le déclin de la France ou plutôt sa
décadence est irréversible. Comme pour l’Empire Romain ce n’est plus qu’une question de durée.


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