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Gazelles, l’écart de dynamisme entre la France et le Royaume-Uni


vendredi 8 mars 2013, par Irina Kalmykova

Les gazelles, telles que définies par l’OCDE, sont une bonne mesure du dynamisme d’une économie. L’OCDE les définit comme les entreprises de moins de 5 ans d’âge au moment où elles vont enregistrer sur une période 3 ans une expansion en effectifs de plus de 72% (20% par an, trois années de suite). Nous savons déjà que les gazelles françaises sont deux fois moins nombreuses que les gazelles anglaises et ont produit dans la période 2005-2008 4 fois moins d’emplois : 57.000 contre 250.000. L’étude ci-après vise à comprendre l’un des ressorts de cette différence dans les performances en se concentrant sur le financement.

Les chiffres sont issus cette fois d’une base différente, celle de Companies House qui ne répertorie que les entreprises publiant un bilan soit 72% des entreprises identifiées dans l’étude précédente. Mais après correction par ce chiffre, les valeurs absolues du nombre de gazelles comme celui des entreprises de 10 salariés ou plus, nous paraissent suffisamment voisines de celles de la précédente étude pour assurer une bonne validation des résultats. Le capital social investi à la création en France dans les entreprises ayant 10 salariés ou plus en 2005 (en moyenne 2,2 Mds) est également cohérent avec des études antérieures montrant que le capital social à la création de toutes les entreprises, y compris celles de moins de 10 salariés, est compris entre 3,8 Mds et 5 Mds.

  • A la fin de la période d’expansion, le capital social par salarié est du même ordre au Royaume-Uni et en France. Il n’est donc pas surprenant que le total des capitaux investis dans les gazelles soit 4 fois plus important au Royaume-Uni qu’en France.
  • Toutefois, à la création, les Français investissent plus que les Britanniques dans le capital-social de l’ensemble des entreprises qui en 2005 auront 10 salariés ou plus mais les Britanniques créent des entreprises avec 3,5 fois plus de salariés par entreprise et 5 fois plus en nombre total de salariés.
  • Mais les Britanniques sont bien meilleurs à détecter les entreprises qui vont fortement grossir, les gazelles, car si le capital total dans l’ensemble des entreprises de 10 salariés ou plus est du même ordre dans les deux pays en 2005 (18,6 Mds contre 16,9 Mds), le capital social des gazelles est 3,5 fois plus important au Royaume-Uni (2,6 Mds contre 0,9 Mds) en ligne avec les effectifs employés (118.000 contre 36.000).
  • On retrouve en grande partie les résultats de l’étude gazelles de 2003 montrant que les Britanniques investissent 2 fois plus et créent deux fois plus d’emplois à la création que les Français et que capitaux et emploi se développent aussi 2 fois plus vite après la création.
  • On retrouve également les résultats d’une étude IRDEME de 2007 montrant que la croissance des entreprises britanniques est environ deux fois plus rapide que celle des françaises tant en capital social qu’en emplois.

Introduction

N’étant pas si nombreuses, seulement 8 à 10% de toutes les entreprises qui émergent chaque année, les gazelles sont pourtant responsables d’environ 30 à 40% de tous les nouveaux emplois créés dans l’économie.

Dans notre étude récente des gazelles françaises, nous avons déjà montré qu’en France, il y a 2 fois moins de gazelles qui produisent 4 fois moins d’emplois que les gazelles au Royaume-Uni. Quelles sont les raisons de cet écart si important ? Y a-t-il notamment des raisons financières ?

Nous nous sommes toujours servis des chiffres fournis par NESTA pour montrer l’écart important entre la France et le Royaume-Uni en nombre d’entreprises et d’emplois qu’elles créent [1]. Cependant, se basant sur les séries longitudinales de l’ONS, la base de NESTA contient un nombre restreint de variables pour la quasi-totalité des entreprises anglaises, mais ne couvre pas l’aspect financier, les données sur leurs capitaux n’étant pas disponibles.

Nous nous sommes donc adressés au pH Group qui tient une base représentant relativement bien tout l’ensemble des entreprises au Royaume-Uni issues du fichier Companies House et permettant de suivre dans le temps l’évolution de la structure financière de ces entreprises et des possibles injections dans leur capital.

Cohérence avec l’étude NESTA

NESTA soulève la question des gazelles dans le cadre de l’étude des entreprises à forte croissance (High Growth Firms) au Royaume-Uni. En explorant la même période de croissance entre 2005 et 2008, NESTA trouve 3.230 gazelles émergées sur cette période, ce qui n’est pas très écarté de 2.855 gazelles identifiées selon nos estimations à partir de la base du pH Group [2]. Les deux bases nous semblent donc cohérentes et représentatives de la population des entreprises anglaises.

Cependant, l’étude de NESTA se base uniquement sur les séries longitudinales issues de la Business Structure Database. Cette base élaborée par l’ONS contient un petit nombre de variables pour presque toutes les sociétés commerciales anglaises de façon continue. Les principales variables disponibles sont le nombre d’emplois, le chiffre d’affaire, le secteur, le statut juridique, la date de naissance et de mort. Pourtant, les capitaux et leurs flux ne sont pas suivis par cette base, ce qui justifie notre choix de la base du pH Group qui s’appuie sur le fichier Companies House et recense 72% des entreprises anglaises.

Estimation du nombre de gazelles à partir du fichier Companies House

Rappelons que les gazelles sont des jeunes entreprises à forte croissance. Selon la définition de l’OCDE, ce sont des entreprises de plus de 10 salariés, de moins de 5 ans d’âge et qui ont connu 3 années de suite une expansion annuelle supérieure à 20%, soit plus de 72% sur la période.

A la demande de l’IRDEME, le pH Group a effectué un dépouillement des entreprises anglaises ayant plus de 10 salariés et moins de 5 ans d’âge en 2005 et ayant connu plus de 72% de croissance entre 2005 et 2008. Les données sur les emplois à la naissance, en 2005 et 2008, ainsi que le capital social à ces mêmes dates sont fournies et ensuite ventilées en fonction du capital social à la naissance.

Créations d’entreprises avec au moins 10 salariés en 2005, toujours en vie en 2008
. 2001 2002 2003
Nombre d’entreprises créées 3 455 3 789 3 583
dont les gazelles 408 428 398

D’après le dépouillement du pH Group, il existait 408 gazelles nées en 2001, 428 gazelles nées en 2002 et 398 gazelles nées en 2003 au Royaume-Uni, soit 1234 gazelles sur la période 2001-2003.

Pour les gazelles nées en 2004 et 2005, nous estimons leur nombre comme la moyenne sur la période 2001-2003, soit 411 gazelles par an.

Ceci nous donne un total de 1234+2*411=2056 gazelles nées entre 2001 et 2005.

Compte tenu du fait que les entreprises issues de la base du pH Group représentent 72% de la population totale des entreprises anglaises de 10 salariés ou plus, nous estimons à 2056/0,72=2855 gazelles qui ont émergé au Royaume-Uni sur la période 2005-2008.

Nombre de gazelles parmi toutes les entreprises avec au moins 10 salariés en 2005
. France Royaume-Uni Ratio
Nombre de gazelles
1 464
2 855
1,9
% parmi toutes les entreprises
8%
11%

Ce chiffre n’est pas très écarté de 3.230 gazelles identifiées par NESTA à partir de la Business Structure Database [3].

Enfin, nous pouvons estimer le nombre d’entreprises nées avec 10 salariés ou plus en 2005. En prenant la moyenne du nombre d’entreprises créées chaque année entre 2001 et 2003, cela nous fait (3455+3789+3583)/3=3609 entreprises de 10 salariés ou plus à la naissance et avec un bilan publié en 2005. Ces entreprises représentent 72% de toutes les entreprises anglaises de 10 salariés ou plus et avec un bilan publié, soit 3609/0,72=5012 entreprises au total.

Ce chiffre est cohérent avec les données officielles statistiques sur les créations d’entreprises de plus de 10 salariés au Royaume-Uni (5635 entreprises créées en 2009 [4]).

Résultats sur effectifs

NESTA publie les résultats uniquement sur le nombre de gazelles anglaises et l’augmentation globale de leurs effectifs entre 2005 et 2008. Les données des effectifs à la création, en 2005 et 2008 n’étant pas disponibles, nous avons effectué une estimation de ces données à partir du fichier Companies House et les avons ensuite comparées avec celles pour la France.

L’emploi à la création est plus de 4 fois plus important dans les gazelles anglaises que dans les gazelles françaises.

En moyenne, la gazelle est créée avec 21 salariés au Royaume-Uni et seulement avec 9 salariés en France.

Emplois créés par les gazelles entre 2005 et 2008
.
France
Royaume-Uni
Ratio
Emplois à la création
12 480
59 641
4,8
par gazelle
9
21
Emplois en 2005
36 542
118 174
Emplois en 2008
92 469
306 734
Emplois créés entre 2005 et 2008
55 927
188 560
3,3
par gazelle
39
66

Pendant la période de forte croissance, les gazelles anglaises ont créé environ 200.000 emplois, ce qui est 3 fois plus important que les emplois créés par les gazelles françaises.

Le nombre moyen d’emplois créés par une gazelle est de 66 au Royaume-Uni contre 39 en France.

Résultats financiers

Les gazelles sont peu nombreuses, mais ce sont elles qui croissent plus vite que toutes les autres entreprises. Y a-t-il des raisons financières de cette croissance ?

Nous étudions la population des entreprises qui ont plus de 10 salariés et moins de 5 ans d’âge en 2005. Les gazelles sont les entreprises ayant connu 3 années de suite une augmentation de leurs effectifs supérieure à 20%, soit plus de 72% entre 2005 et 2008. Toutes les autres entreprises qui ont augmenté leurs effectifs de moins de 72% sur la même période sont les non gazelles.

Les gazelles se distinguent des non gazelles par la vitesse ascensionnelle, qui est beaucoup plus importante au Royaume-Uni qu’en France.

Nous comparons la dynamique financière des gazelles anglaises avec celle des gazelles françaises et leur avantage sur les non gazelles.

Principales caractéristiques des gazelles et des non gazelles
.
France
Royaume-Uni
Gazelles
Non gazelles
Gazelles
Non gazelles
Nombre d’entreprises
1 445
16 458
2 856
22 206
Emplois à la création
12 480
229 163
59 641
1 092 287
par entreprise
9
14
21
49
Emplois en 2005
36 542
525 819
118 174
1 734 796
par entreprise
25
32
41
78
Emplois en 2008
92 469
495 267
306 734
1 479 074
par entreprise
64
30
107
67
Capital social à la création
605 463 492
11 210 507 209
888 001 132
5 304 750 727
par entreprise
418 959
681 156
310 872
238 888
Capital social en 2005
955 456 766
15 918 320 628
2 574 891 647
16 192 582 447
par entreprise
661 142
967 205
901 421
729 198
Capital social en 2008
1 966 296 774
17 579 316 129
6 793 694 396
22 711 106 535
par entreprise
1 360 607
1 068 128
2 378 344
1 022 746

Toutes les données financières sont exprimées en euros. Le taux de conversion utilisé pour le Royaume-Uni est de 1 livre sterling = 1,40 euros [5].

Les primes d’émission sont incluses dans le capital social.

Vitesse de croissance

Les capitaux investis dans les gazelles pendant la période de forte croissance leur permettent de grossir et notamment d’accroître leurs effectifs. Ceci est une vitesse ascensionnelle au sein du nuage de Birch.

Entre 2005 et 2008, les gazelles françaises ont augmenté leur capital de 2 fois (de 0,9 Mds à 1,9 Mds), tandis que les gazelles anglaises l’ont fait multiplier de presque 3 fois (de 2,6 Mds à 6,8 Mds). Cela s’ajoute également au capital de départ nettement plus important au Royaume-Uni qu’en France (0,9 Mds contre 0,6 Mds).

En moyenne par entreprise, les anglais investissent plus dans les gazelles que dans les non gazelles dès le départ. Entre 2005 et 2008, l’écart entre les gazelles et les non gazelles anglaises continue de s’accroître, et à la fin de la période de forte croissance le capital moyen d’une gazelle se trouve 2,3 fois plus élevé que celui d’une non gazelle (2,4 Mln contre 1,0 Mln). Pour les entreprises françaises, les capitaux investis en moyenne par gazelle sont seulement 1,3 fois plus importants que ceux des non gazelles (1,4 Mln contre 1,1 Mln).

Ainsi, la vitesse de croissance des entreprises est beaucoup plus considérable au Royaume-Uni qu’en France. Cela leur permet de grossir plus rapidement et de créer plus d’emplois pendant la période de forte croissance.

En somme, les entreprises anglaises sont plus de 2 fois plus dynamiques [6] que les entreprises françaises grâce aux capitaux plus importants investis pendant la période 2005-2008.

Valeur absolue des capitaux investis

Les montants investis dans les gazelles sont beaucoup plus importants au Royaume-Uni qu’en France à la création et surtout pendant la période de forte croissance.

Les gazelles anglaises démarrent avec 1,5 fois plus de capital de départ que les gazelles françaises (0,9 Mds contre 0,6 Mds).

En 2005, il y a déjà 2,7 fois plus de capitaux investis dans les gazelles au Royaume-Uni qu’en France (2,6 Mds contre 0,9 Mds).

En 2008, les gazelles anglaises sont parvenues à accumuler 3,5 fois plus de capitaux que les gazelles françaises (6,8 Mds contre 1,9 Mds).

Ainsi, pendant la période de forte croissance entre 2005 et 2008, les gazelles anglaises augmentent leur capital social de 4 Mds, alors que les gazelles françaises parviennent à recueillir seulement 1 Mds, soit 4 fois moins.

Meilleur repérage des gazelles au Royaume-Uni

Le nombre de gazelles créées est beaucoup plus élevé au Royaume-Uni qu’en France. Entre 2005 et 2008, presque 3.000 gazelles anglaises ont émergé contre 1.500 gazelles françaises, soit 2 fois plus. Dans la population de toutes les entreprises, les gazelles anglaises sont également plus représentatives (11 % contre 8% en France).

Cela signifie que les investisseurs anglais parviennent à mieux repérer les gazelles que leurs homologues français en finançant ces entreprises dès leur création. En moyenne par entreprise, le capital social initial des gazelles au Royaume-Uni est de 30% plus élevé que celui des non gazelles. Cela n’est pas le cas en France où les gazelles sont sous-financées à leur naissance (une gazelle française dispose de 40% de moins de capital social initial qu’une non gazelle), et l’écart entre les gazelles et les non gazelles n’arrive à disparaître qu’à la fin de la période de forte croissance. Ensuite, cet avantage des gazelles sur les non gazelles se confirme en 2008, puisque le capital social d’une gazelle s’établit autour de 130% par rapport à celui d’une non gazelle au Royaume-Uni et seulement de 27% en France.

Les facteurs financiers, dont le financement d’entreprises à la création et dans les années qui suivent, nous semblent jouer le rôle primordial dans le développement des gazelles et avoir un effet important sur leur performance.

Notes

[1Anyadike-Danes, M., Bonner, K., Hart, M. and Mason, C. (2009) “Measuring Business Growth : High-growth firms and their contribution to employment in the UK”, London : NESTA.

[2Voir infra "Estimation du nombre de gazelles à partir du fichier Companies House"

[3Nous estimons qu’un écart inférieur à 20% est acceptable car l’étude va mesurer des écarts entre 100% et 500%.

[4Données Eurostat 2009.

[5Moyenne de taux de conversion sur la période 2005-2008.

[6En moyenne, le capital social a connu l’augmentation de 106% par gazelle et de 10% par non gazelle en France contre 164% par gazelle et 40% par non gazelle au Royaume-Uni. Compte tenu du taux de représentation des gazelles et des non gazelles dans la population totale des entreprises, les entreprises françaises ont vu leurs capitaux d’accroître de 106%*0,08+10%*0,92=18% contre 164%*0,11+40%*0,89=53% pour les entreprises anglaises.



 
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