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Deux pulsions économiques : l’aversion aux pertes, l’aversion à l’inéquité
Seconde partie

Qu’il soit entrepreneur ou salarié, actif ou retraité, l’être humain est mû, beaucoup plus qu’on ne le croit, par des émotions, des illusions, des préjugés qui influencent sans cesse ses choix économiques et ses jugements sociaux. Dans un premier article, j’ai traité de l’aversion aux pertes, un comportement dû à la déformation de notre perception des gains, des pertes et des risques. Une autre pulsion, l’aversion à l’inéquité, a été mise en évidence plus récemment. Elle ne perturbe pas moins nos esprits.

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L’aversion à l’inéquité (iniquity aversion)

Ce concept, apparu au cours des années 1970, a été formalisé en 1999 par deux économistes comportementaux (ou « neuroéconomistes ») : l’Austro-Suisse Ernst Fehr -considéré comme « nobélisable »- et l’Allemand Klaus M. Schmidt.

De quoi s’agit-il ?

La théorie économique classique fait l’hypothèse que chaque agent est mû par la recherche de son propre intérêt et ne se préoccupe pas, ou très peu, de la situation des autres. Selon Fehr et Schmidt, les études d’économie expérimentale menées à partir des années 1950 utilisaient des programmes informatiques qui calculaient l’équilibre sur le marché en prenant pour base cette hypothèse. Les expériences menées à l’aide de ces programmes montraient une remarquable et rapide convergence des marchés expérimentaux vers un équilibre concurrentiel. Cette convergence était interprétée comme une preuve de la validité de l’hypothèse de la recherche exclusive de l’intérêt personnel. Mais cette « preuve » est peu convaincante, car le raisonnement est circulaire : on n’avait découvert que ce qui était déjà contenu dans les conditions de l’expérience.
Depuis lors, un nombre croissant d’expérimentations a paru indiquer que cette vision de l’homo economicus exclusivement consacré à la poursuite de son intérêt personnel ne pouvait pas être maintenue.


Des jeux expérimentaux pour tester les préférences de répartition des richesses

* Jeu de l’ultimatum (imaginé en 1961 par John Harsanyi, un émigré hongrois anti-communiste et catholique d’origine juive, prix Nobel 1994) : le joueur A propose la répartition d’une somme d’argent entre lui-même et le joueur B ; B accepte ou refuse ; s’il refuse, ni A ni B ne reçoivent d’argent.
* Jeu du dictateur (variante simplifiée du précédent, imaginée par Kahneman mais proposée seulement en 1995 par Forsythe sous la forme ci-après) : A décide la répartition de la somme entre lui et B, sans que ce dernier puisse refuser.
* Jeu de la confiance (Trust Game, imaginé en 1995, dit aussi Investment Game), variante du précédent, dans laquelle B, au préalable, décide d’un montant à donner à A, en sachant que ce montant sera triplé par l’organisateur du jeu ; A décide ensuite, comme dans le jeu du dictateur, de la répartition de ce montant triplé.


Dans ces différents jeux couramment utilisés en économie expérimentale, les sujets semblent montrer une certaine aversion aux inéquités de rétribution, tant celles qui les défavorisent que celles qui les favorisent. Cela peut les conduire à chercher à redistribuer leurs rétributions jugées imméritées. Typiquement, dans le jeu du dictateur, la moitié des joueurs A, bien que rien ne les empêche de garder tout pour eux, allouent une partie de la somme aux B ; dans 25 % des cas, cette répartition se fait à 50-50.
L’aversion ici identifiée vise, en fait, autant l’inégalité que l’inéquité : une situation inégalitaire est supposée procurer du déplaisir parce qu’elle est jugée inéquitable. La question est de savoir si cette réaction vaut pour toute situation d’inégalité. Cette hypothèse est, implicitement, celle de Fehr et Schmidt lorsqu’ils proposent de formaliser le concept. Selon eux, l’utilité qu’il s’agirait de maximiser ne serait plus celle de la seule rétribution individuelle, mais une utilité s’exprimant en fonction de la propre rétribution du participant à l’expérimentation et de l’aversion de celui-ci aux différences, en plus ou en moins, entre cette rétribution et celles des autres.

Cette nouvelle fonction d’utilité s’exprimerait comme suit :
Ui (xi, xj) = xi – [((αi / (n-1)) * (Σ max(xj – xi, 0))] - [((ßi / (n-1)) * (Σ max(xi – xj, 0))]

où n est le nombre total d’individus, Ui est l’utilité ressentie par l’individu i, xi sa rétribution, αi un paramètre exprimant son degré d’aversion aux inégalités le désavantageant (tous les cas où la rétribution d’un autre individu j est supérieure à la sienne, soit xj > xi), ßi un paramètre exprimant son degré d’aversion aux inégalités l’avantageant (cas où xi > xj). L’expression (Σ max(xj – xi, 0)) signifie « somme de toutes les différences xj – xi positives ».

Avec cette formule, si chaque individu a un degré aussi faible que ce soit d’aversion pour l’inégalité (α et ß positifs), que celle-ci le favorise ou le défavorise, l’utilité individuelle et collective maximale de la rétribution globale des individus est atteinte en cas d’égalité parfaite de toutes les rétributions, seul moyen pour que s’annulent toutes les différences entre les xi et xj !
Cette formulation mathématique de l’utilité n’est pas la première à intégrer une norme implicite de répartition parfaitement égalitaire. On obtient le même résultat, sans avoir à invoquer une quelconque « aversion », en supposant que l’utilité marginale du revenu individuel est décroissante.

Deux problématiques

Pour apprécier la validité du concept d’aversion à l’inéquité, deux questions au moins méritent d’être examinées.

* Quelle est la valeur expérimentale de ce concept ?

Il subsiste d’importantes controverses à ce sujet. L’un des principaux problèmes naît des travaux d’un autre économiste comportemental, John List[1] : avec des jeux légèrement modifiés, on obtient des résultats fort différents de ceux constatés avec les jeux standard du dictateur ou de la confiance. D’où l’interrogation de l’auteur d’un autre article critique : « Dictator game giving : altruism or artefact ? » (« Le don dans le jeu du dictateur : altruisme ou artefact ? »)[2]. Selon List et ses co-auteurs, le facteur explicatif principal pourrait être, non pas un phénomène psychique général d’aversion à l’inéquité, mais des normes sociales contingentes, contradictoires entre elles et plus ou moins présentes dans la construction même des jeux :
« Un individu peut partager le montant qu’il a reçu avec un joueur anonyme, pas nécessairement parce qu’il se soucie de la rétribution de cet autre joueur, mais simplement parce qu’il est censé se conformer à la norme sociale pertinente dans une telle situation. Dans les expérimentations du jeu du dictateur, cette norme pertinente est de partager. En plaçant le même individu dans une situation différente avec une autre série de normes sociales, on peut obtenir un comportement entièrement différent, qui peut aller à l’encontre de toute forme d’aversion à l’inéquité ou de souci d’équité ».

* Que disent les études menées dans le monde animal ?

Ces études sont de première importance pour permettre de lever l’interrogation ci-dessus. Elles suggèrent qu’il existe bien une forme d’aversion à l’inéquité chez les Primates, non liée à l’altruisme mais plutôt à ce que l’on pourrait qualifier, chez Homo sapiens, par les mots « ressentiment », « jalousie » ou « pulsion égalitariste ».
Ainsi :
  - chez nos sympathiques petits singes capucins, dans une expérience conçue comme une sorte de jeu de l’ultimatum, on préfère ne rien recevoir plutôt qu’une récompense jugée comme favorisant trop un autre singe ; cette réaction va jusqu’à des manifestations de colère vis-à-vis de l’expérimentateur, avec qui on refuse de communiquer ou, même, sur qui on lance les récompenses jugées insuffisantes (Sarah Brosnan et Franz de Waal, « Monkeys reject unequal pay », Nature, 2003, p. 297–299) ;
  - ces constatations semblent pouvoir être étendues aux Chimpanzés qui se comportent, à ce point de vue, d’une façon proche de celle des jeunes enfants (Darby Proctor, « Chimpanzees play the ultimatum game », Proceedings of the National Academy of Sciences, 2013, p. 2070–2075).

De semblables observations ont été faites pour d’autres mammifères comme les Canidés : des chiens auxquels on a appris à donner la patte le font volontiers ; s’ils voient qu’un autre chien, en faisant cela, reçoit de la nourriture et eux rien, ils se mettent à hésiter avant d’obéir et finissent par arrêter de donner leur patte : en quelque sorte, ils font grève (Friederike Range et al., « The absence of reward induces inequity aversion in dogs », Proceedings of the National Academy of Sciences, 2009, p. 340-345).
Il semble que les phénomènes ainsi décrits soient limités, chez l’animal, à des réactions émotionnelles que l’on pourrait qualifier d’« amour-propre » : « Chez tous les singes cependant, l’aversion pour l’iniquité de traitement disparaît s’ils n’en sont que les spectateurs. Les chercheurs ont constaté que les chimpanzés comme les capucins paraissent plutôt se réjouir d’une situation inéquitable s’ils en sont les bénéficiaires » (Pierre Kaldy, « Les capucins en grève contre les inégalités de salaire », Le Figaro, 15 novembre 2007).

Reste, ici encore, beaucoup de travail à faire pour élucider un peu mieux les mécanismes sous-jacents à de tels comportements : quel serait, en particulier, leur avantage évolutif ? Si l’on tient compte du cas des Canidés, ces réactions cognitives auraient, sur l’arbre de l’évolution, une ancienneté bien plus grande encore que l’aversion aux pertes.
Resterait aussi à analyser l’effet combiné de l’aversion aux pertes et de l’aversion à l’inéquité dans les sociétés contemporaines. La seconde de ces pulsions incite à réclamer une redistribution toujours plus égalitaire. Lorsque cette redistribution est intervenue, la première pulsion incite à ne plus la remettre en cause. En exploitant des instincts animaux apparemment très archaïques, Thomas Piketty et Philippe Martinez ne nous conduisent-ils pas tout doucement vers l’immobilité générale et la fin du progrès humain ? Quels antidotes, quels vaccins trouver contre ce virus ? C’est ce que nous verrons, je l’espère, un jour prochain.

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