La stagnation du niveau de vie et du pouvoir d’achat est un sentiment partagé par une grande partie de la population. Mais les coupables ne sont pas les entreprises, et encore moins les actionnaires. Les travaux de l’iFRAP montrent au contraire que les véritables causes se trouvent dans la faiblesse des gains de productivité de notre économie, et dans son incapacité à créer des richesses.
La valeur ajoutée est la différence entre ce que l’entreprise a produit, et ses consommations intermédiaires en biens et services. La somme des valeurs ajoutées de toutes les entreprises, à laquelle on ajoute la valeur ajoutée des administrations (évaluée à son coût, à défaut de pouvoir calculer une production), constitue le Produit Intérieur Brut (PIB) de la France.
La valeur ajoutée rémunère le travail par les salaires, les créanciers par les intérêts, et l’Etat par les impôts. Ce qui reste, le profit, est dépensé en investissements pour moderniser l’outil de production, et rémunère les propriétaires de l’entreprise par le dividende.
Le répartition de la valeur ajoutée a subi des variations importantes depuis 1960, dues notamment aux effets du choc pétrolier sur l’économie. Néanmoins, les valeurs sont aujourd’hui très proches de leurs moyennes sur longue période. L’équilibre entre salaires et profits et les déterminants de ce partage sont difficiles à apprécier.
En fait, la théorie économique nous enseigne que la répartition de la valeur ajoutée repose sur les fondamentaux de l’économie, et doit fluctuer autour d’une valeur d’équilibre presque immuable. En France, la valeur d’équilibre de la part salariale, soit la moyenne observée sur la période, se situerait autour de 67%.
Source : INSEEDe 1959 à 1973, la part des salaires est demeurée relativement stable autour de 67%. Durant cette période de forte croissance, les salaires et les profits augmentaient rapidement, soutenus par des gains de productivité élevés et des investissements massifs. Les années 70 voient au contraire les profits s’effondrer, tandis que les salaires continuent d’augmenter et que l’inflation bat des records. Le partage de la valeur ajoutée s’en est trouvé profondément déformé en faveur des salariés.
La rigueur économique et l’ouverture de la France au commerce mondial de la fin des années 80 a eu pour effet de ramener le partage à un niveau proche de sa moyenne sur longue période. On note toutefois une augmentation de la part de l’Etat à travers les impôts, qui passent de 5% de la valeur ajoutée en 1972 à près de 10% en 2007. Le partage de la valeur ajoutée s’est aujourd’hui stabilisé, et il n’y a aucune raison de remettre en cause cette stabilité. La part des salaires dans la valeur ajoutée depuis 1987 est d’environ 65%, et celle des profits d’environ 25%. Les 10% restants constituent la rémunération de l’Etat. Les coupables ne sont donc pas les entreprises.

Pour qu’une entreprise soit capable de produire des biens et des services, il faut en premier lieu qu’elle dispose de capitaux. Ces fonds sont apportés par les actionnaires, les propriétaires de l’entreprise. Leur unique rémunération est le dividende, si tant est que l’entreprise peut se permettre d’en distribuer. Le dividende est la contrepartie du risque pris par les actionnaires sur leurs fonds propres. Par conséquent, son évolution ne doit pas être appréciée en proportion de la valeur ajoutée, mais en proportion de la quantité de capitaux apportés. Le graphique, qui débute en 1981, témoigne de la baisse continue de la rentabilité pour les actionnaires depuis 25 ans.
Elle s’établit en moyenne à moins de 4%, soit guère plus qu’un contrat d’assurance vie classique qui ne comporte aucun risque. Les actionnaires ne peuvent donc pas non plus être considérés comme les coupables du « hold-up » dénoncé par Benoit Hamon et Olivier Besancenot. Ils ont vu fondre la rémunération de leurs apports en capital. Alors, à quoi peut-on attribuer le sentiment général de baisse du pouvoir d’achat et de stagnation du niveau de vie ?
Source : OCDE
Les salaires réels n’augmentent que très faiblement en France depuis une vingtaine d’années. Cela s’explique par le déclin du poids de l’industrie dans l’économie, et par le faible développement de secteurs à fort contenu technologique. Seuls les gains de productivité permettent d’augmenter les salaires. Or depuis 1990, ils sont beaucoup plus faibles en France qu’en Allemagne, en Angleterre ou aux Etats-Unis. L’essentiel des créations d’emploi en France se fait dans des secteurs qui génèrent peu de richesses (services à la personne, distribution).
Ces services peu qualifiés créent un certain nombre d’emplois, mais sont le plus souvent peu productifs et mal rémunérés. D’autres secteurs de l’économie doivent au préalable produire des richesses, qui seront elles-mêmes dépensées en services. Cela n’est possible que dans les pays où l’effort d’innovation est une priorité. La France investit insuffisamment dans l’éducation et la recherche, et c’est pourquoi elle dépose peu de brevets. Le retard est énorme, et sera vraisemblablement difficile à combler.
| Dépenses publiques dans l’enseignement supérieur par étudiant (USD) | Dépenses de R&D (% PIB) | Nombre de brevets triadiques [1] par million d’habitants | |
| Japon | 12 326 | 3,39 | 111,35 |
| Etats Unis | 24 370 | 2,68 | 53,91 |
| Allemagne | 12 446 | 2,53 | 74,86 |
| France | 10 995 | 2,08 | 39,86 |
| source OCDE | |||
Le taux de profit des entreprises françaises est déjà extrêmement faible, de l’ordre de 10 points inférieur à la moyenne de la zone euro. Les dividendes ne cessent de baisser, et il est donc impossible d’en attribuer une part croissante aux salariés. Les dividendes restants seraient si faibles qu’il ne resterait plus aucun actionnaire prêt à investir ses deniers.
Evitons à tout prix de prendre des dispositions à la hâte qui pénaliseraient encore plus nos entreprises et notre économie. Le partage de la valeur ajoutée ne se décrète pas. Pas plus que la croissance du PIB ou la hausse des salaires. Pour améliorer durablement le niveau de vie, la solution passe par des réformes structurelles en faveur du travail et de l’innovation.